6 June 1792: politics divided friends even before social networks

mercredi… (…) Mme Dejean et votre frère ont dîné hier avec moi. Ils sont de plus en plus aristocrates, de manière qu’ils voient noir ce que je vois blanche et blanc ce que je vois noir, avec la prétention d’aimer le peuple et la prospérité publique avec la même pureté et la même chaleur que moi. C’est désolant que la même source produise deux torrents qui roulent dans des sens si contraires. Nous avons discuté sans disputer, nous avons fait la guerre, la branche d’olivier à la main, en nous retranchant dans le fort de nos consciences, qui dans la diversité de nos opinions nous rend si fermes et si opiniâtres, que chacun bat retraite en s’attribuant les honneurs du triomphe. Je ne suis pas contente du Sénat. Jen ne dirai mot, aujourd’hui des affaires politiques. Ma confiance dans l’Être suprême et dans cette providence de la Révolution qui a fait tant de miracles, fait toujours mon seul espoir. (…)

Rosalie Jullien à Marc-Antoine Julien chez M. Poncet à Voiron, département de l’Isère, in « Les affaires d’État sont mes affaires de cœur » : lettres de Rosalie Jullien, une femme dans la Révolution, 1775-1810, présentées par Annie Duprat (Paris : Belin, 2016), p. 102.

5 June 1789: stagnation at the States General, death of the Dauphin, & annoying foreigners

…Rien de neuf ici, ma chère soeur. Les Etats généraux sont aussi avancés à présent que le jour de l’ouverture. La grande question de délibérer par ordre ou par tète étant toujours indécise, rien ne se fera jusque-là, puisque les Etats ne se sont pas même constitués. On dit que le Roy ne peut prononcer sur cet objet, et la Noblesse ayant protesté qu’elle n’adhéreroit pas à l’opinion par tète, il est clair que, si le Tiers-Etat ne veut pas céder et exige l’opinion par tète, il faudra que les députés se retirent définitivement sans avoir rien fait que de ridicules protestations qui ne guériront ni les plaies de l’Etat, ni le malheur des habitans.

Le Dauphin est mort hier. Les spectacles ont été interrompus à 7 heures partout, et on ne sait quand ils reprendront. On assure que la Cour va partir pour Marly. On craint ce voyage pendant lequel se font ordinairement les changemens ministériels…

Paris regorge dans ce moment d’étrangers, dont on ne sait déjà que faire et dont on va se trouver plus que jamais embarrassé.

Le comte de Seneffe à la comtesse de Gontroeuil, dans Pierre de Vaissière, Lettres d’« aristocrates ». La Révolution racontée par des correspondances privées. 1789-1794 (Paris, 1907), p. 130-131.

4 June 1792: “Les François sont fous et fous furieux…”

(…) C’est [the National Assembly – AE] la Tour de Babel ; on n’y entend rien. Les poissardes viennent pendant ce temps-là [during recent heated sessions – AE] danser dans la salle en rond, et l’on crie Ça ira et Vivent les Sans-Culottes, au milieu de la séance. Pendant ce temps, les nuées s’amoncellent autour du malheureux royaume, et les étrangers dont nous sommes exactement cerclés attendent patiemment la réunion de tous leurs grands corps qui s’approchent pour frapper tous à la fois, et notre faiblesse ne nous permet pas de les troubler avant qu’ils soient réunis.

Les ordonnances de police sont que les boutiques soient ouvertes jeudi prochain [Feast of Corpus Christi, 7 June] comme à l’ordinaire, que personne ne soit tenu de tendre, et permission aux curés de faire ou de ne pas faire leurs processions. Voilà l’état de la capitale. Les François sont fous et fous furieux… Les forcenés parlent horriblement du Roy et de la Reine, et les menacent journellement, lis n’ont plus de gardes, les pauvres malheureux !

M. Fougeret à M. Lecoy de la Marche, dans Pierre de Vaissière, Lettres d’« aristocrates ». La Révolution racontée par des correspondances privées. 1789-1794 (Paris, 1907), p. 422.

 

3 June 1789: two conversations – with Jefferson & with a sex worker

Wednesday… (…) At noon the Baron de Montbellet calls on me to be presented to Mr. Jefferson. Go to Mr. Jefferson’s. Some political Conversation. He seems to be out of Hope of anything being done to Purpose by the States General. This comes from having too sanguine Expectation of a downright republican Form of Government. The literary People here, observing the Abuses of their monarchical Form, imagine that every Thing must go the better in Proportion as it recedes from the present Establishments and in their Closets they make Men exactly suitable to their Systems, but unluckily they are such Men as exist nowhere and least of all in France. I am more than ever perswaded that the Form which at first appeared to me most fit for them is that which will be adopted, not exactly according to my Idea but probably in a much better Manner.  (…) Return Home and dine. After Dinner take a Turn in the Palais royal. A Lady invites me from her Window to pay a Visit and I accordingly go up Stairs, but a nearer Approach convinces me that her Health has been injured by her Attention to the phisical Necessities of her fellow Creatures. I lament to her this Misfortune, which she denies but offers at the same Time the usual Securities. I decline to avail myself of her Goodness. It is just therefore that I should present her with something to buy Ribbands. It happens however that I am as unjust as I am ungallant. To convince me of her Tenderness and render me more sensible to her attractive Graces she locks the Door and puts the Key in her Pocket. Her Reasons are excellent but not convincing and her Tone and Manner are rather vehement than perswasive. I am very gentle but a little obstinate and ask her out of Curiosity whether she is acquainted with such a Thing as the Police. Her Knowlege I find is equal to her Elocution. She has already the Honor of being registered in the sublime Archives of that misterious Office, and with a Candor rare in more elevated Stations, the Means by which she obtains her daily Bread are there noted
by her own Avowal. Doubtless Monsieur will not expose himself to the Scandale of an Affair of this Sort and that for a Trifle — ‘D’ailleurs c’est juste que ceux qui viennent me voir payent quelque Chose, comme moi je suis obligée de payer pour la Chambre le Temps que j’y suis.’ — As it is not worth while to plead a Cause where there is no common Judge I look at my Watch, and having Time enough I determine to wait patiently the Event. Finding that I do not contest her Arguments the Lady expresses a Desire to know the Cause. ‘C’est que j’ai pris mon Parti, ma belle.’ — The french Vivacity gives Way as usual to the Nonchalence which they despise in themselves and respect in others. The Door is opened, and as I will not present her with Money she presents me with a Profusion of Expressions whose Excellence consists more in Energy than in Elegance. (…)

A diary of the French revolution, by Gouverneur Morris, 1752-1816. Ed. by Beatrix Cary Davenport. Vol. 1 (Boston, 1939), p. 104-105.

2 June 1790: an aristocrat celebrates a decree

(…) L’Assemblée vient de faire un décret fort sage sur la mendicité. Paris étoit rempli de gens sans aveu qui y causoient et augmentoient des désordres. Sous quinze jours, il faut qu’ils se rendent ou soient conduits dans leur lieu de naissance, où il sera pourvu à les occuper à des ouvrages utiles. Quant aux étrangers, on les conduira à la ville frontière du lieu de leur naissance. On leur donne à tous 3 sols par lieue. Je crains que cela ne fasse refluer chez nous de vilaines gens… (…)

Le comte de Seneffe à M. J.-B. Cogels, à Anvers, dans Pierre de Vaissière, Lettres d’«aristocrates». La Révolution racontée par des correspondances privées. 1789-1794 (Paris, 1907), p. 169.

1 June 1791: weapons & great men

(…) Je ne comprends pas que tu aies tant d’armes à faire. Il  me semble que depuis deux ans toute la Nation doit être armée. Ici, à Paris, rien de plus rare que de voir une épée ; mais, en récompense, on ne rencontre que sabres, fusils, baïonnettes. J’aimois mieux les cheveux longs de nos robins…

Le délire pour Mirabeau est un peu calmé ; c’est-à-dire qu’après lui avoir fait cinquante et tant de services dans les 33 églises qui restent à Paris, on se contente à présent d’aller brûler des cierges et l’invoquer autour de son cercueil dans le caveau où il est déposé. Sur les billets d’invitation envoyés pour les services, on ne mettoit pas : Pour le repos de l’âme, mais : Vous êtes prié, etc., en l’honneur de M. de Mirabeau. Voilà bien qui caractérise notre délire irréligieux. Mais sûrement nous allons avoir encore des farces pour le transport de Voltaire qu’on doit apporter auprès de Mirabeau. On réunira bonne compagnie dans ce caveau !…

Mlle de Givry à son frère, dans Pierre de Vaissière, Lettres d’« aristocrates ». La Révolution racontée par des correspondances privées. 1789-1794 (Paris, 1907), p. 287.

31 May 1793: “la bombe est au moment d’éclater”

Chère petite soeur,… Paris est dans la plus grande agitation. Il  me paroît, par tout ce que je vois et j’entends, que l’on a les plus grands projets contre partie de la Convention. Cherchez à vous mettre à l’abri des événemens ; ils peuvent avoir les suites les plus funestes ; la bombe est au moment d’éclater.

Je suis au milieu du brouhaha ; je m’en tirerai  comme je pourrai. Je me joindrai à ma section, non s’il s’agit d’un massacre, mais s’il s’agit de défendre la chose publique. Rien autre ne m’intéresse dans tout ceci. Rassurez ma femme sur ses craintes. Je prendrai toutes les précautions que la prudence et la fermeté m’indiqueront. Je ne suis d’aucun complot ; il en existe, je l’ai ouï dire ; je périrai, s’il le faut, pour le salut de ma patrie, mais non pas pour l’intérêt d’aucune faction. Si les Jacobins l’emportent, c’en est fait de la France ! Je ne sais quel est l’esprit de votre club. J’en augurois mal par la députation qu’ils ont faite à celui de Paris. Je me plais cependant à croire qu’ils ne sont pas des assassins et que le plus grand nombre voudroit voir régner l’ordre et la tranquillité publique…

La République est trahie de tous les côtés, car nos armées sont anéanties partout. Que l’on ne croie pas plus à la bravoure qu’à la probité des Parisiens ! Leurs volontaires sont tous restés dans les cabarets des environs de Paris. Je crois qu’ils ont été levés, non pour la Vendée, où les rebelles ont les plus grands avantages, mais pour faire le coup que l’on médite.

Adieu, ma bonne amie…

Je décacheté ma lettre . L’on vient de tirer le canon d’alarme, l’on sonne le tocsin, l’on bat la générale, tout Paris est sous les armes. Je vous écrirai par le premier courrier, je ne suis pas encore sorti, je ne sais rien autre. Voilà donc le moment décisif pour l’intérêt public…

M. de la Balmondière à sa soeur, in Pierre de Vaissière, Lettres d’« aristocrates ». La Révolution racontée par des correspondances privées. 1789-1794 (Paris, 1907), p. 600-601.

30 May 1789: criticism of the Third Estate & early conspiracy theories

(…) …l’assemblée du tiers est très mal composée, les choix sont mauvais, il n’y a ni police, ni décence, ni réserve ; tout y annonce et de mauvais esprits, et de mauvais principes, et de mauvais vues. On n’a pas d’idée des extravagances qui s’y débitent et de l’audace avec laquelle on les publie, et (ce qu’il y a de plus désolant) de la bêtise avec laquelle on les applaudit : un homme comme M. Emmery, qui se met en colère pour une vétille, qui parle une demi-heure avec un emportement sans exemple.

Et, depuis un mois, qu’avons-nous fait ? La noblesse s’égare dans ses principes, je le crois, mais au moins elle est ferme dans ses conséquences : elle va directement et sans tergiverser au but qu’elle se propose ; elle avance, et nous, que faisons-nous ?

(…) La salle du tiers est ouverte à tout le monde, il n’y a pas de jour qu’il n’y ait une foule de spectateurs, d’auditeurs ; des femmes même y restent jusqu’à dix et onze heures du soir. La noblesse, au contraire, ainsi que le clergé, tiennent leurs portes fermées à tous les étrangers. (…) Ils ont raison ; quand on conspire contre la liberté publique, il faut s’enfermer. (…)

Journal d’Adrien Duquesnoy, député du Tiers état de Bar-le-Duc, sur l’Assemblée constituante : 3 mai 1789-3 avril 1790, t. 1 (Paris, 1894), p. 62-63.

29 May 1789: visits in Versailles

Friday... — My Supper of last Night occasions late rising this Morning; indeed I am fallen into an Habit of lying too long which if possible must be corrected. Write, and at one set off for Versailles. Alight at the Door of Monsieur de Montmorin. His Porter tells me in a surly Tone that I come too late, just when the Count is going in to Dinner; to which I answer by desiring he will tell his Master I wish to speak to him. Stay in the Anti Chamber pretty late and at length when Dinner is announced Mr. de Puysegur quits him. I deliver the Letter I had kept so long, and with it an Apology which is very well received. Go up to Dinner. Common States General Chit Chat. The Dinner lasts long as we wait for a Gentleman who is in Session of the Noblesse. In quitting the Count he very kindly regrets that he sees so little of me this Day, which Compliment might be spared, as it depended on himself to have had more particular Conversation. He desires a Repetition of my Visit and that I would consider his House as my own when ever I am there. This last I set down to the Account of my Friend Carmichael. (…) At Madame de Montboissier’s meet her Husband’s Uncle, who by Reason of his Age is President of their Assembly. Much dissatisfied here with the Tiers. She asks me to go to the Play, and the old Gentleman gives me his Ticket. (…) In going Home, as it rains pretty smartly, I take Shelter in the Theatre, or rather in the Box of the Chamber or Salle des Spectacles, instead of calling on La Borde and a second Time on La Touche. At nine set off for Paris. A very fine Evening. This Day has been pleasant but I am not well satisfied with the Employment of it.

A diary of the French revolution, by Gouverneur Morris, 1752-1816. Ed. by Beatrix Cary Davenport. Vol. 1 (Boston, 1939), p. 98-99.

28 May 1792: The descent of the Holy Spirit upon the Apostles

…lundi… (…) Le Saint-Esprit est descendu sur les apôtres.

(…) …voilà les miracles de la Providence de la Révolution qui commencent à éclater. Jamais séance [of the National Assembly – AE] plus intéressante, jamais ensemble plus beau n’a frappé mes regards – ils ont peur et ils montrent la plus ferme intrépidité. Le Sénat est décrété permanent, il ne désempare plus ni jour nu nuit pour sauver la chose publique dans le plus grand danger. Gensonné, Basire, Brissot, Merlin, Chabot, Carnot, Isard, ont tous par des faits isolés prouvé la conspiration, mais le grand rapport et les preuves vont être présentés cette nuit, demain et de suite, jusqu’à parfait éclaircissement.

(…) Marion est sortie, ce soit, pour aller au-delà du pont Neuf. Il était entre 7 et 8 heures, toutes les rues étaient groupées. On lisait le journal du soir, tout haut, de tous côtés. On se l’arrachait, on le payait 8 sols, et moi qui le reçois tous les soirs, je n’en ai rien reçu. (…) Les Jacobins, ainsi que toutes les sociétés fraternelles et patriotiques, veillent cette nuit.

J’ai été, à 8 heur du soir, chez M. Jacquin d’où sortait un Jacobin qui leur avait dit que leur assemblée était calme et magnifique. (…) Les piques du faubourg Saint-Antoine vont sortir de leur étui, nous sommes dans l’attente d’un grand événement. Je crois bien que je ne dormirai guère cette nuit.

(…) Il pleut et le vent souffle, ce qui ne sera pas doux pour ce qui sont dehors. (…)

Rosalie Jullien à Marc-Antoine Jullien à Londres, in « Les affaires d’État sont mes affaires de cœur » : lettres de Rosalie Jullien, une femme dans la Révolution, 1775-1810, présentées par Annie Duprat (Paris : Belin, 2016), p. 91-92, 96.