21 June 1792: the King has escaped, Paris goes emotional

Le roi s’est évadé cette nuit, mon neveu, avec la reine, son frère et toute sa famille. Il est dix heures du soir, on n’en n’a point de nouvelles et peut-estre est-il déjà à Bruxelles ? Qu[‘en] arrivera-t-il ? Des malheurs, trop sûrement, auxquels on n’ose songer. Paris est dans la dernière émotion. Cependant, il y eu tout le jour le plus grand ordre et pas une violence. La garde nationale est toute entière sous les armes et tous les bourgeois prêts au premier commandement. L’assemblée nationale est en séance continu le jour et la nuit, qui ne pourra estre levée que par un décret, quand les circonstances le permettront.  Elle a déjà continué aux ministres tous leurs pouvoirs et envoyé ce mattin des couriers à tous les départements pour les avertir de cette malheureuse catastrophe et les engager à maintenir l’ordre. Elle rendra chacque instant les décrets relatifs au[x] besoins actuels et paroît jouir de toute la confiance du peuple. Mais combien cela durera-t-il ? À quoi aboutira-t-il ? Je ne peus le prédire. Le roi a laissé un long mémoire, communiqué déjà à l’Assemblée, où il se plaint de n’avoir pas été en liberté et révoque toutes les sanctions qu’il a donné aux décrets. Du reste, son stile n’est pas aigre, excepté contre les clubs des Amis de la Constitution, dont il se plaint le plus, et il fait entendre qu’étant en liberté, il sera disposé de sanctionner une constitution qui établira la liberté, l’égalité et l’espérance au méritte d’avancer dans tous les états. (…)

L’abbé de Rousselot à son neveu Joseph Rousselot, dans Correspondance de l’abbé Rousselot, constituant. 1789-1795, présentation par Anne-Marie Malingrey (Paris, 1992), p. 132-133.

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20 June 1792: armed petitioners in the Assembly

Mercredi au soir, anniversaire du serment du Jeu de paume.

Quel beau jour ! Quel triomphe ! Quelle protection signalée du ciel sur un bon peuple ! Je suis partie après 11 heures, en traversant la place du Carrousel. J’ai vu un triple rang de cavaliers flanqués sur les murs et aux portes du Château, dans toute la longueur de cette vaste enceinte. Un peuple immense de curieux remplissait le reste et foule de là jusqu’à l’Assemblée nationale. (…) Jamais l’Assemblée n’avait été plus brillante et plus majestueuse, pas un vide. Quatre ou cinq mille âmes dans ses diverses parties dans le silence le plus profond ou dans la plus violente agitation suivant le besoin.

Arrive le département à la barre : La Rochefoucauld, Démeunier, etc. Roederer porte la parole, il dit que les rassemblements sont défendus par la Constitution, que celui qui s’avance a été détenu par un arrêté du Directoire, qu’il est sûr que la masse du peuple est pure mais que les malveillants, etc., etc., etc. (…)

Les pétitionnaires à la barre, un orateur – nouveau Cicéron – a déployé une telle éloquence qu’il a fait taire les esprits et a mis au jour des titres si sublimes et des vérités si simples avec une force et logique et de sentiment si impérieusement personnel qu’on aurait voulu que tous les sens fussent changés en oreille pour l’entraîner. Les silence était commandé par l’admiration. Il était profond et majestueux comme le discours. Enfin, il a été couvert d’applaudissements et de bravos qui ont fait retentir les voûtes du Sénat. Bref, l’impression, la mention honorable, l’honneur de la séance pour les pétitionnaires, le passage dans l’Assemblée pour tous les citoyens, ont été décrétés par acclamation.

Tout le peuple était debout. Le vrai souverain a su déployer une vraie majesté. Il a été à passer deux heures, montre en main, dans un ordre, dans une tranquillité magnifiques. On y voyait des citoyens armés de piques, des gardes nationaux, des chasseurs, des grenadiers, des troupes de ligne, des dames, des femmes du peuple, tous mélangés dans le véritable esprit de l’égalité et de l’union fraternelle. (…)

Rosalie Jullien à Marc-Antoine Julien à Voiron, in « Les affaires d’État sont mes affaires de cœur »: lettres de Rosalie Jullien, une femme dans la Révolution, 1775-1810, présentées par Annie Duprat (Paris: Belin, 2016), p. 113-115.

19 June 1793: “…le peuple souverain ne doit rien savoir, rien voir, rien juger…”

Ma bonne amie,… la majorité des sections de Paris se prononce de la manière la plus ferme et a défendu les arrestations sur son territoire sous prétexte de suspicion. Quant à l’emprunt forcé, l’on n’en parle pas. L’on en a tenté un pour les volontaires de la Vendée, qui n’a pu être rempli, et l’on se garde bien de faire aucun acte d’autorité à ce sujet. Les Jacobins travaillent toujours sourdement, et mendient des adhésions à la journée du 31 mai. La Montagne a enlevé un décret qui défend d’en lire publiquement aucune à ce sujet ; ils ont grand soin, malgré toutes les réclamations, de lire celles qui leur sont favorables. L’on ne nous donne pas plus de nouvelles qu’à vous ; le peuple souverain ne doit rien savoir, rien voir, rien juger, il doit obéir passivement. Tous les journalistes ne peuvent écrire que ce qu’on leur permet; cela s’appelle la liberté de la presse. S’ils disent la vérité, ils sont incarcérés. (…)

M. de la Balmondière à sa femme, à Mâcon, in Pierre de Vaissière, Lettres d’« aristocrates ». La Révolution racontée par des correspondances privées. 1789-1794 (Paris, 1907), p. 608.

18 June 1793: the last letter to a father

Je viens d’être condamné, mon bon et tendre père, à la mort, après avoir éprouvé quatre mois de prison. Je vous avois épargné jusqu’à ce moment-ci la peine que vous eût causée ma détention. Mais il est de mon devoir aussi de vous faire part de cet événement fâcheux dès qu’il ne peut vous être caché. Je veux épargner cette douleur à ma malheureuse femme. Je vous demande pour elle, à titre de mes dernières volontés, de venir à son secours dans tout ce dont elle aura besoin. Je ne connois rien d’estimable  comme elle : elle a droit à tous vos plus tendres sentimens. Elle mit au jour, le 26 mars, une fille qui fera une partie de sa consolation. Vos attentions et votre bon coeur me sont garants que vous ferez le reste.

Ne  me plaignez point. Je meurs non coupable et sans reproches. Dans quelques heures, je serai parfaitement heureux. Les approches de la mort ne  me sont point horribles ; les suites ne peuvent l’être. (…)

De M. de Pontavice à son père, à la Branche, près Saint-Brice-en-Cogles, par Fougères, dans Pierre de Vaissière, Lettres d’« aristocrates ». La Révolution racontée par des correspondances privées. 1789-1794 (Paris, 1907), p. 616.

17 June 1792: (supposed) defeats & revolutionary festivals

Monsieur…, je vous suis obligé des détails que vous  me donnez et dont la vérité et l’exactitude  me font grand plaisir, ne m’en rapportant aucunement aux papiers nouvelles qui tous déguisent ou exagèrent les faits. Le vrai, à ce qu’il  me paroît est que nous avons encore une fois été battus et repoussés, ce qui pourra bien arriver encore si nous nous présentons à l’ennemi, qui vraisemblablement ne voudra pas rester en si beau chemin et viendra peut-être nous assaillir au premier moment. En attendant, on plante ici partout des arbres dits de la liberté, on boit, on danse et on chante Ça ira, quoique ça aille fort mal. Mais on veut amuser et endormir le peuple et se faire illusion sur le véritable état des choses. (…)

M. Lefebvre à M. Vanlerberghe, dans Pierre de Vaissière, Lettres d’« aristocrates ». La Révolution racontée par des correspondances privées. 1789-1794 (Paris, 1907), p. 462.

16 June 1792: a deputies fight & an open letter to the king

(…) Il y a un événement nouveau qui fait frémir la nature : un député aristocrate a juré avoir inutilement provoqué Grangeneuve, l’a battu dans les couloirs de l’Assemblée. Grangeneuve est blessé, mais peu dangereusement. Le Sénat s’est réuni cette nuit pour prendre une détermination dans cette terrible affaire où il faut qu’il fasse une justice éclatante pour satisfaire le public indigné. Le nom du traître est Juneau. Il n’est connu que par ce crime. Nous sommes vraiment dans un crise dont je ne vois pas, sans effroi, le résultat. (…)

Lis avec attention, dans le Moniteur, la lettre de Roland au roi. Elle lui a valu sa disgrâce à la cour et va lui gagner l’admiration et l’estime de tout la France. Cet aveuglement des rois est bien le fléau de l’Humanité. (…)

Tous ces événements me rappellent ce beau vers de Racine :

De la chute des rois, funeste avant-coureur

et ces autres

Celui qui met un frein à la fureur des flots / Sait aussi des méchants arrêter les complots.

Rosalie Jullien à Marc-Antoine Julien fils à Londres, in « Les affaires d’État sont mes affaires de cœur » : lettres de Rosalie Jullien, une femme dans la Révolution, 1775-1810, présentées par Annie Duprat (Paris : Belin, 2016), p. 109-110.

15 June 1789: the king’s title challenged

(…) Vous n’apprendrez pas sans surprise que l’ordre du Tiers demande au Roy les grandes entrées de sa Chambre pour son président, son doyen, et quatre membres à leur choix. Cet ordre menace de se constituer, seul, Nation, sur le refus des deux autres de travailler en commun. Ils appellent le Roy, le roy de la France. Jusqu’à présent je l’avois cru roy de France, et je n’avois pas trouvé de contradicteurs. Grâce aux soins de M. Necker, je vois des gens lui disputer ce titre si légitime, et pour lequel je  me ferois hacher pour le lui conserver. C’est la seule occasion de dérouiller ma vieille épée que j’ai pendue au croc et qui feroit encore son devoir si on m’oblige de la faire sortir de son étui. Je compte sur beaucoup d’imitateurs, au nombre desquels je vous mets en ligne, quoique vous ayez employé plus de temps à juger des procès qu’à tuer du monde. Les choses sont au point qu’il faudra que Sa Majesté montre son autorité pour contenir l’ordre du Tiers qui est si insubordonné. La Cour est à Marly. Voilà tout ce que j’ai à vous dire pour cette fois que je suis pressé de sortir. (…)

Du comte de Quélen à M. le président de Saint-Luc, en son château du Bot, près Le Faou, par Landerneau, en Bretagne, dans Pierre de Vaissière, Lettres d’« aristocrates ». La Révolution racontée par des correspondances privées. 1789-1794 (Paris, 1907), p. 39-41.

14 June 1790: “…le Français n’est pas fait pour la politique”

(…) Je vais tirer une copie du portrait de ta mère ; je la ferai monter sur une bonbonnière, et je te l’enverrai, ou te l’apporterai moi-même. Ce portrait n’est pas très ressemblant, mais on le corrigera. On imprime mon roman ; cela m’amuse ; car, à tout prendre, je mène une vie triste. L’Assemblée consume le temps que je pourrais donner, soit à l’exercice, soit à d’autres occupations de mon goût. Je sors de table à cinq heures. Toutes les têtes sont tellement engouées de la Révolution qu’on ne parle que de cela. C’est toujours : Assemblée, décrets, motions, adresses, nouvelles de province. Les idées les plus déraisonnables, les vues les plus minutieuses ; c’est un déraisonnement continuel ; le Français n’est pas fait pour la politique. (…)

Marquis de Ferrières à Mme de la Messelière, dans Marquis de Ferrières, Correspondance inédite 1789, 1790, 1791, publiée et annotée par H. Carré (Paris : Librairie Armand Colin, 1932), p. 204.

13 June 1789: the clergy is slowly joining the general assembly

(…) M. le Cesve, M. Ballard et moi, désespérés d’avoir manqué l’heureuse occasion d’aller, la veille, dans l’Assemblée générale, nous résolûmes de profiter du moment où se ferait dans la salle nationale l’appel de notre maillage pour nous y présenter. Nous fûmes agréablement surpris de trouver l’Assemblée très nombreuse, les colonnades, les galeries absolument remplies, ainsi que les pourtours de la salle. A notre arrivée, il se fit un battement de mains général, non-seulement des spectateurs, mais des députés des communes, quoique par un règlement précédent il eût été établi qu’il ne s’en ferait pas. L’enthousiasme fut le plus fort. Nous nous plaçâmes sur les bancs du clergé, et immédiatement on appela la sénéchaussée de Poitou, MM. les députés du clergé. Nous nous avançâmes alors : M. Le Cesve, en qualité de premier député, présenta les pouvoirs. Les applaudissements recommencèrent. (…)

Journal inédit de Jallet…, éd. par J. J. Brethé (Fontenay-le-Comte, 1871), p. 86-87.

12 June 1789: the Dauphin’s luxurious funerals

… J’ai été ce soir à Meudon, Mademoiselle, ainsi que tous les badauds. J’y ai vu les restes débiles de l’héritier présomptif de la couronne. Il étoit encore entouré pour quelques momens de la pompe qui environne les rois. La chapelle ainsi que dix salles qui la précédoient étoient tendues en serge blanche ; tout autour, sur des litres, on voyoit ses écussons, ses armoiries, celles de la France. Son corps couvert d’un voile d’argent étoit placé sur un cénotaphe fort élevé ; à ses pieds, les attributs de la couronne ; autour de lui, des gradins couverts de luminaires. Le dais en drap d’argent étoit bandé de franges pareilles. Devant le cénotaphe étoient placés deux hérauts d’armes, couverts de leur cotte funèbre ; au fond de la chapelle, à droite, le grand aumônier de France [Louis-Joseph de Montmorency-Laval] ; à gauche, le duc d’Harcourt, son gouverneur [François-Henry, duc d’Harcourt] ; sur des gradins parallèles au cénotaphe, tous les officiers de sa maison : plus loin, deux autels ; et en face, des choeurs de religieux qui tour à tour, après un silence vraiment effroyable et lugubre, chantoient trois mots sur un ton plus lugubre encore. Les Gardes du corps étoient sous les armes, et au dehors les Gardes françoises et suisses. L’enterrement se fera à Saint-Denis. On retranchera une partie du cortège et des dépenses usitées, vu qu’elles sont excessives. Au moment où la nation est assemblée pour payer les dettes de l’Etat, il seroit impolitique de faire voir à ses représentans le luxe asiatique de la Cour. Un pupille qui voit la férule de son correcteur n’est pas plus sage que ne sont maintenant nos princes. Lorsque les Etats seront dissolus, ils s’en dédommageront… (…)

Le comte de Seneffe à Mlle Klotz, à Bruxelles, in Pierre de Vaissière, Lettres d’«aristocrates». La Révolution racontée par des correspondances privées. 1789-1794 (Paris, 1907), p. 131.