28 March 1790: the King tries to prevent insurrections

(…) J’ai été deux jours à Versailles pour m’y reposer. Le changement d’air m’y a éprouvé, et j’en suis revenu aussi fatigué que je l’étois en partant d’ici. En  mon absence, jai été élu l’un des premiers adjoints qu’il a fallu donner au Comité des rapports, formé du limon que l’on pétrit aux Jacobins, malgré ma sortie contre le Comité, lors de  mon opinion dans l’affaire du prévôt ; d’où je conclus que les désagrémens qu’on donne pour motif à mon retour dans la province tomberont bientôt, d’autant que je n’ai eu dans l’Assemblée aucun désagrément particulier ; je n’en ai eu d’autres que ceux que j’ai dû naturellement partager avec ceux qui n’ont cessé de s’acquitter de leur devoir autant qu’il a été en leur pouvoir. L’Assemblée m’a même donné une autre preuve de sa confiance, en  me portant pour suppléant aux 12 commissaires  nommés pour traiter de la vente des biens ecclésiastiques…

Le Roy et la famille royale ont été au faubourg Saint-Antoine moins par curiosité pour la manufacture des glaces, que pour prévenir par leur présence les insurrections qu’on y fomente.

M. Feydel à M. Filsac, dans Pierre de Vaissière, Lettres d’« aristocrates ». La Révolution racontée par des correspondances privées. 1789-1794 (Paris, 1907), p. 186-187.

27 March 1792: malheur de se trouver la femme d’un ministre

(…) Je reste à l’Hôtel Britannique, du moins pour quelque temps ; vous m’y trouverez habituellement à dîner et j’y conserve, comme je porterai partout, la simplicité qui me rend digne de n’être point dédaignée malgré le malheur de me trouver la femme d’un ministre [Jean-Marie Roland de la Platière]. Je n’espère de concourir au bien qu’à l’aide des lumières et des soins des sages patriotes ; vous êtes pour moi à la tête de cette classe. Venez promptement, j’ai hâte de vous voir et de vous réitérer l’expression de ces sentiments, que rien ne saurait altérer.

Mme Roland à Robespierre (?), in Lettres de madame Roland : [1780-1793], publ. par Claude Perroud, vol. 2, Paris, l’Imprimerie nationale, 1902, p. 413-414.

26 March 1793: war everywhere

(…) Paris, Monsieur, est dans une situation effrayante, et je crains qu’on n’y excite des troubles encore. On affecte d’y répandre qu’on va encore exiger des nouveaux recrutemens, et par là on excite des mécontentemens. Ce pays-ci est bien agité de tous les sens. Les divisions de l’Assemblée semblent augmenter au lieu de se calmer. L’évacuation subite de la Hollande, celle du Brabant que l’on craint et les nombreux rassemblemens et chocs dont on parle sur les bords de la Loire-Inférieure, tout cela n’est pas rassurant, et nos pertes considérables d’hommes font partir les recrues avec un sentiment profond de tristesse qui est inquiétant.  Mon Dieu qu’il est effrayant d’avoir la guerre avec toute l’Europe et de voir la guerre civile commencer dans le sein de son pays ! (…)

PS. — M. Dumouriez évacue la Belgique, et nos armées, déjà à Bruxelles, se retirent et gagnent nos frontières. Voilà les nouvelles envoyées hier à l’Assemblée par le ministre. Celles de l’intérieur sont un commencement de guerre civile et des massacres de citoyens et de frères dans le Bas-Poitou et dans la Bretagne. (…) Pauvre malheureuse France ! . .

M. Fougeret à M. Lecoy de la Marche, dans Pierre de Vaissière, Lettres d’« aristocrates ». La Révolution racontée par des correspondances privées. 1789-1794 (Paris, 1907), p. 439-440.

25 March 1792: expecting order with amazons & inflation

(…) J’en vois tant de toutes parts, Monsieur, que je commence à n’être que médiocrement sensible à ce qui m’arrive personnellement, et plus la confusion et le désordre vont croissant, plus je suis persuadé que le temps du rétablissement de l’ordre se rapproche. Tout ce qui est capable de réflexion et qui par orgueil, vivacité, amour de la nouveauté, ou idée d’une perfection chimérique a donné d’abord dans la Révolution revient bien fort. Même ceux qui ont été le plus loin, les fougueux de l’Assemblée constituante sont en guerre ouverte avec l’Assemblée actuelle, où M. Dandré, entre autres, a été dénoncé comme ennemi de la constitution…

Les bonnets rouges vont, peut-être, vous aller voir. Leur règne est fini ici. Ils éloient hués dans les rues, et il se faisoit une coalition pour leur opposer dans les rues des bonnets blancs, qui peut-être auroient surpris par leur majorité. Les Jacobins en chef et le maire ont cru plus prudent de faire retirer cette sale coiffure qui rappeloit les galères. On dit môme que quelques pistolets offerts à des gens qui portoient de ces coiffures grotesques et les mettoient aux passans malgré eux ont fini ces plaisanteries. Quelques filles publiques, dont Mlle Théroigne affectent de se promener dans les Tuileries et le Palais-Royal en amazones, avec des pistolets à la ceinture.

L’argent a éprouvé ces jours-ci une baisse subite par une émission d’espèces faite exprès pour procurer cette baisse.

M. Fourgeret à M. Lecoy de la Marche, dans Pierre de Vaissière, Lettres d’« aristocrates ». La Révolution racontée par des correspondances privées. 1789-1794 (Paris, 1907), p. 418-419.

24 March 1797: epistolary privacy & nothing new

J’ai reçu ta lettre toute décachetée, mon cousin, et quoique nous ne disions rien qui ne soit à dire, et que nous n’ayons rien à cacher, parce que nous n’avons rien de mauvais dans le coeur, il m’est infiniment désagréable de n’avoir pas la fleur de tes épîtres, et qu’un oeil curieux et indifférent les parcoure avant moi. S’il en est ainsi des miennes, Messieurs de la poste, au moins je vous prie de ne les pas mettre au rebut. Sur ma parole, elles sont pleines de tendresses et de balivernes qui intéressent fort peu la République.

(…) Il n’y a rien de nouveau, ni chez nous, ni chez nos amis. Les assemblées primaires, autant que j’en puis juger par les faibles échos de ma retraite, sont calmes et paisibles. L’urne du destin va contenir de grands événements. Puissent-ils être heureux pour notre chère patrie ! Amen. (…)

Rosalie Jullien à Marc-Antoine Jullien fils à Chambéry, dans « Les affaires d’État sont mes affaires de cœur » : lettres de Rosalie Jullien, une femme dans la Révolution, 1775-1810, présentées par Annie Duprat (Paris : Belin, 2016), p. 350-351.

23 March 1790: “Je n’étois pas faite… pour vivre dans le temps où nous sommes…”

…Je n’étois pas faite,  mon ami, pour vivre dans le temps où nous sommes ; je suis trop sensible. Vous n’avez pas d’idée de ce que je souffre continuellement en voyant tant de maux accumulés sur la pauvre France et sur tant d’individus. Je ne vois, je ne rencontre que des malheureux. J’ai tout le jour le coeur serré, oppressé. Oh ! quand fuirai-je ! Quand irai-je respirer à la campagne ! (…)

La constitution militaire ne va pas plus vite que celle de l’Etat. Le chevalier d’Urtubie m’a dit que vos inspecteurs n’étoient pas contens du ministre. Celui-ci ne l’est pas de l’Assemblée nationale qui ne veut point admettre ses plans. On peut juger que cette discussion sera encore longue. Hier, on s’est amusé à nommer M. de Guibert ministre de la Guerre. Le chevalier en étoit furieux, quoique sûr que cela n’étoitpas vrai. II paroît qu’on donne toutes sortes de dégoûts à M. de la Tour-du-Pin. Mon étonnement, c’est qu’il reste un ministre près du Roy. Cela leur fait honneur ; ils ne veulent pas l’abandonner. (…)

J’ai été une fois,  mon ami, à l’Assemblée nationale. J’étois bien à  mon aise dans une loge, où je suis entrée et sortie quand j’ai voulu. En voyant nos souverains de près, j’ai été encore plus indignée de leur insouciance, de leur esprit de parti, de la manière dont se rendent leurs décrets. Dès que le côté droit veut parler, si l’orateur n’a pas des poumons terribles, il est impossible de l’entendre. Il en déserte tous les jours; ils s’en vont…

On s’abonne actuellement pour les Actes des Apôtres. Voulez-vous que je vous fasse abonner ? Les derniers sont bien plaisans. On est bien heureux de pouvoir rire encore quelquefois, et surtout de savoir qu’on a des amis. Sans cela l’existence seroit trop à charge.

Mme de Vatre à M. de Givry, dans Pierre de Vaissière, Lettres d’« aristocrates ». La Révolution racontée par des correspondances privées. 1789-1794 (Paris, 1907), p. 213-214.

22 March 1791: a concert at the Lycée

Jamais je n’avais entendu au Lycée d’aussi beau concert que celui qui s’y donna samedi ; les plus grands talents y étaient réunis. MM. Garât, Chéron, Rousseau y furent universellement applaudis, et Mlle Renaud des Italiens, dont tu as sûrement entendu parler, attira tous les suffrages, comme elle l’a fait toujours, et elle reçut aussi les plus vifs applaudissements. Outre cela, il y avait le maître de musique de la reine, qui toucha dans différentes pièces de musique avec beaucoup de goût, ainsi qu’une jeune demoiselle de douze ans ; le mal, selon moi, qu’il y eut dans ce concert, c’est que tous les virtuoses, excepté M. Chéron et un castrat venu d’Italie, chantèrent en italien, aussi ne me suis je pas amusé autant que dans les autres concerts où l’on chantait en français, mais qui n’étaient pas aussi brillants.

Gaston Maugras, Journal d’un étudiant (Edmond Géraud) pendant la Révolution, 1789-1793, 3ème éd. (Paris, 1890), p. 94.

21 March 1791: a bull from the Pope & responses to it

…Je vous admire,  mon cher Désilles, avec votre persuasion de contre-révolution ; je n’y vois aucune apparence, et les gens les plus immiscés dans les affaires n’y croient pas. On dit toujours que l’Assemblée est très embarrassée. En attendant, ils vont leur train et nous enfoncent de plus en plus.  À juger raisonnablement, on imagineroit qu’ils vont l’être beaucoup dans ce moment. La bulle du Pape est arrivée hier matin. Elle contient 53 pages et finit, à ce que Tuault m’a assuré, par excommunier évêques et curés intrus. Mais vous ne vous embarrassez guère de ce que le grand Mogol fait chez lui. Hé bien ! ces messieurs font de même du Pape. M. Gobel de Lydda est allé à Sens pour recevoir l’institution. On assure que le cardinal après la réception d’un bref à lui adressé, n’a pas voulu la lui donner. Mais c’est des on-dit, et en tous cas il la recevra de nos souverains. (…)

Mme de Nermont à M. Désilles, dans Pierre de Vaissière, Lettres d’« aristocrates ». La Révolution racontée par des correspondances privées. 1789-1794 (Paris, 1907), p. 240.

20 March 1792: Bonnets rouges & a patriotic embrace

Je veux te faire part d’une scène intéressante qui vient de se passer ce soir aux Jacobins. M. Dumouriez y a paru ; il a péroré à la tribune un bonnet rouge sur la tète. Après avoir protesté de son dévouement à la patrie et à la cause de la liberté, il a ajouté qu’il allait incontinent entamer des négociations telles, qu’avant peu nous aurions…. ou la guerre ou une paix définitive. A peine avait-il fini que Robespierre, à qui  il est attaché par la plus intime affinité de principes et d’opinions, a pris la parole et lui a tracé ses devoirs, avec cette sévérité de pensées et cette éloquence de l’âme que n’imitera jamais l’éloquence académique. Dumouriez, touché jusqu’aux larmes, s’est précipité dans ses bras, et tous deux ont été couverts d’applaudissements. Voilà donc un ministre patriote ! Veuille le ciel que la cour n’entrave pas sa marche !

La Société a fait lire ensuite une lettre du maire de Paris, qui en qualité de membre de la Société invite ses concitoyens à abandonner pour le moment le bonnet rouge. La lettre respirait la vérité, la franchise et l’amour du bien public ; son invitation était tellement motivée, ses considérations si sages et si prudentes, qu’avant la fin de la lecture chacun avait mis bas son bonnet. La Société a arrêté en outre qu’elle n’en porterait plus que quand certaines circonstances, qu’on ne croit pas éloignées, l’exigeraient. (…)

Gaston Maugras, Journal d’un étudiant (Edmond Géraud) pendant la Révolution, 1789-1793, 3ème éd. (Paris, 1890), p. 265-266.

19 March 1793: somewhat lengthy, but interesting complaint

(…) On meurt de chagrin ici, Monsieur. Les entraves, les voleries, les vexations redoublées font que des gens, qui jouissoient de 40 et 50 mille livres de rente, ne peuvent trouver 3.000 livres à emprunter pour vivre, et vendent leurs meubles pour nourrir de vieux domestiques ou des parens âgés qu’ils seront bientôt forcés d’abandonner. Le peuple meurt de faim, et les mauvais sujets ne vivent que de dénonciations souvent faites sans rime, ni raison, mais qui n’en sont pas moins fatigantes pour ceux qui en sont l’objet. Nos maux sont au comble. S’ils doivent encore s’augmenter cet été,  comme il y a lieu de le craindre, heureux ceux qui sont morts ou qui meurent à présent ! La main du ciel s’appesantit sur les coupables ; mais malheureusement ceux qui ne le sont pas autant partagent les malheurs publics. Ils ont au moins le repos dans leur conscience.

L’enrôlement s’est fait sans accident à Paris, et sans tirer. Des volontaires en nombre suffisant se sont présentés à un prix raisonnable : 150 l. d’engagement ont fait l’affaire. (…)

…je croirois prudent à toutes les personnes, entre lesquelles il y a eu correspondance de lettres même pour affaires, depuis trois ou quatre ans, d’en faire la revue et de jeter au feu ou mettre de côté d’une manière sûre tout ce qui n’est pas nécessaire et purement d’affaires. Dans ces temps de parti, tout est propre à favoriser les haines, et une phrase mal interprétée peut être dangereuse. Aussi  me suis-je fait une loi de ne garder de lettres que celles d’affaires et purement d’affaires.

Les papiers d’hier sont effrayans pour l’intérieur. On a annoncé à l’Assemblée des rassemblemens considérables dans le Bas-Poitou et du côté de Nantes, une ville  nommée Cholet incendiée. Sommes-nous donc réservés à essuyer les horreurs d’une guerre civile ? On a proposé hier dans l’Assemblée la destruction de tous les châteaux qui auront une importance ou une  forme féodale dans leur bâtisse, pour que les matériaux en soient donnés au pauvre pour reconstruire sa cabane. Cela paroît si étrange, que, malgré  mon aspect féodal, je ne suis pas alarmé, mais je ne puis pas dire que cela ne me tracasse pas un peu. Est-ce pour faire déguerpir les châteaux qu’on a dit cela ? Oh !  mon Dieu, quand nous rendrez-vous la paix, la douce paix ! Quand elle nous est la plus nécessaire, elle semble encore nous fuir et tous les honnêtes gens la désirent.

M. Fourgeret à M. Lecoy de la Marche, dans Pierre de Vaissière, Lettres d’« aristocrates ». La Révolution racontée par des correspondances privées. 1789-1794 (Paris, 1907), p. 437-439.