26 February 1791: “Oh ! que j’ai grande envie d’être hors d’ici !”

(…) Jeudi, au soir [24 February], autre assemblée aux Tuileries. Le peuple a su que Mesdames étoient arrêtées à Arnay-le-Duc. Ils se sont portés en foule au Château, voulant parler au Roy pour qu’il ordonnât à Mesdames de revenir à Paris. Encore la municipalité a fait marcher les gardes nationales qui ont eu ordre de tirer. On a amené du canon aux Tuileries. Alors, le peuple a eu peur et s’est retiré. La paix a été rétablie à 10 heures du soir. Je vous avoue que je ne me ferai jamais à voirie sang de mes maîtres traité de cette manière, que la terre  me brûle les pieds à Paris, que, si nos affaires communes ne m’y retenoient pas, j’irois m’enfoncer dans les bois du Nivernois et je défendrois qu’on m’y parlât de rien… Autre raison qui me retient encore dans ma case, c’est qu’elle est en vente et que je crois qu’elle sera adjugée la semaine prochaine, que, si l’acquéreur veut l’habiter, il faut qu’il  me donne congé avant le 15 avril pour quitter en octobre ; alors, il faut que je cherche où  me loger, et il faut que j’y sois. Mais aussitôt que je saurai sur quoi compter,  comme je décampe ! (…)

Oh ! que j’ai grande envie d’être hors d’ici ! Vous ne trouvez dans les sociétés que des énergumènes dans les deux partis, moyennant quoi il n’est plus question de raison, et je rentre harassée d’avoir entendu déraisonner. Les uns disent oui, les autres disent non. Pour la contre-révolution, il est certain que l’Empereur a bien à faire chez lui. Ceux qui la désirent disent que c’est l’intérêt de toutes les couronnes ; mais leurs Conseils l’envisageront-ils de même et ne pourront-ils pas penser qu’il vaut mieux nous laisser nous détruire nous-mêmes pour venir nous partager. Tout cela n’est rien moins que gai… Nous avons tous beaucoup d’esprit, mais je défie aux plus éclairés de dire ce que nous deviendrons. Nous allons, j’imagine, être tranquilles pendant quelques jours, mais le peuple remuera encore et pourra bien des Tuileries aller au Manège…

Mme de Nermont à M. Désilles, dans Pierre de Vaissière, Lettres d’« aristocrates ». La Révolution racontée par des correspondances privées. 1789-1794 (Paris, 1907), p. 238-239.

25 February 1792: Jacobins will put hands in your pockets

Monsieur…,  comme on est assuré qu’il y a beaucoup de numéraire dans plusieurs maisons, et qu’on se lasse de le payer fort cher pour le service du Trésor public et le prêt des troupes qui l’exigent ainsi, il est question de faire des perquisitions domiciliaires, et vous jugez de là quelle inquisition et à quoi on seroit exposé ! Ce qui pourroit arriver de plus heureux dans ce cas seroit que, en s’emparant de votre argent, on vous donnât au moins des assignats, ce qui n’est pas certain. On parle de billets d’Etat avec intérêt, parce que l’on suppose que celui qui garde un fonds mort, qui ne circule pas et ne produit rien, peut s’en passer et qu’il sera suffisamment dédommagé par l’intérêt annuel dont on le bonifiera. Vous voyez d’après ce plan que messieurs les Jacobins sont très disposés à mettre les mains dans les poches de tout le monde, et qu’après avoir pris et mangé toutes les propriétés foncières, ils s’empareront de notre mobilier.  Au point où nous sommes, on peut s’attendre à tout. Excès, injustice, spoliation, tout cela n’est que gentillesse et ne coûte rien à décréter.

M. Lefebvre à M. Vanlerberghe, dans Pierre de Vaissière, Lettres d’« aristocrates ». La Révolution racontée par des correspondances privées. 1789-1794 (Paris, 1907), p. 452.

24 February 1793: great fermentation

Maman,…. l’on a fait ici la motion de faire des visites domiciliaires pour s’emparer de l’argenterie et du numéraire. Nous nous attendons de jour à autre aux plus grands événemens. Il y a grande fermentation dans ce moment-ci. Au surplus, si ma tète y restoit, je vous recommande ma femme et mon fils. Je reste au milieu de l’orage avec toute la sécurité possible. Si l’on avoit suivi  mon exemple, l’on seroit hors d’affaire. La position est différente. (…)

M. de la Balmondière à sa mère, Pierre de Vaissière, Lettres d’« aristocrates ». La Révolution racontée par des correspondances privées. 1789-1794 (Paris, 1907), p. 596.

23 February 1790: “Si l’on savoit quel est ici mon genre de vie, je ne recevrois pas tant de lettres”

Samedi, ma chère amie, l’Assemblée continuant à s’occuper du sort des religieux, fit, à cet égard deux décrets.

(…)

Ensuite on s’occupa de deux projets de décrets, présentés par le comité de constitution, et ayant pour objet d’arrêter par des moyens efficaces les désordres qui troublent plusieurs parties du royaume, les excès qui s’y commettent contre les propriétés et les personnes et les obstacles qu’on y met à la perception des impôts. (…)

Tout à l’heure, ma chère amie j’attendais avec un plaisir accompagné d’une certaine impatience le moment où j’espérois recevoir de tes nouvelles. Je reçois en effet tes dépêches… (…) Si l’on savoit quel est ici mon genre de vie, je ne recevrois pas tant de lettres ; on me tourmentetoit moins ; et sur-tout on ne me chargeroit jamais d’aucune commission. Car enfin il ne faut pas m’excéder de fatigue. Je passe mes journées presque sans aucune récréation, étant continuellement occupé, soit aux séances de l’Assemblée, soit à lire ou écrire ; et les jours ne pouvant suffire à mon travail, j’y consacre encore une grande partie des nuits. (…)

Il semble, ma chère amie, que tous ceux qui considèrent l’état présent des choses ne le voient qu’au travers de ces verres qui grossissent ou qui diminuent prodigieusement les objets. Je vois ici beaucoup de personnes qui applaudissent tellement à nos opérations que leur contentement, à cet égard, va jusqu’à l’enthousiasme. D’autres ne cessent de gémir sur les maux actuels. C’est par-tout le médecin Tant-mieux ou le médecin Tant-pis que l’on rencontre. Mon opinion, qui n’a point varié, est qu’après une crise fort longe et fort périlleuse, la France jouira d’un bonheur qu’elle n’a point eu jusqu’ici, et qu’elle prendra peu à peu l’aspect le plus florissant. Je suis persuadé qu’il n’y aura point de banqueroute Paris, quoiqu’on en dise, est dans une parfaite tranquillité. Je vois presque tous les jours M. de la Fayette et M. Bailly ; leur sérénité annonce bien qu’ils n’ont pas d’inquiétude.

François Ménard de la Groye à son épouse Marie-Anne, dans François Ménard de la Groye, Correspondance (1789-1791) (Conseil Général de la Sarthe, 1989), p. 195-196.

22 February 1791: Buying Church property & Seeing Mesdames de France leave

(…) Etant, Monsieur, fort occupé de rembourser les fonds de ceux qui m’en avoient confié et assez embarrassé pour faire rentrer ceux que l’Etat  me doit, je n’en ai pas beaucoup de libres à mettre en acquisitions, et je vous avouerai que celles du bien du Clergé sont celles qui  me plaisent le moins, et que je préfère acheter de particuliers et ne participer en rien à ce qu’au fond de  mon âme je ne puis voir autrement que  comme injustice et usurpation. D’après cela, il ne peut y avoir de biens du Clergé qui  me conviennent que ce qui m’est absolument nécessaire, comme la grange dîmeresse et peut-être quelques terrains enclavés dans les miens, et encore en supposant que la vente n’en soit pas à un prix fol, et en prenant devant Dieu et les  hommes l’engagement de restituer à la première demande aux dépouillés, s’ils ressuscitoient…

Mesdames sont parties samedi, à 10 heures du soir, malgré la bêtise et l’audace du peuple et des bourgeois d’un tas de petites villes, qu’on avoit ameutés pour s’y opposer. On croit que leur courage et leur résolution ne molliront point, et que rien ne les empêchera de sortir d’un royaume où leur neveu ne règne plus. La populace gouverne seule et mène l’Assemblée. II y a quatre jours quelle avoit maintenu les entrées au moins provisoirement ; mais le décret des licences à payer annuellement par tous ouvriers ou marchands sans exception ayant fermenté trop fort, pour calmer elle a supprimé tous les droits d’entrée. On jetoit à bas hier les bàtimens des barrières. Voilà toutes nos nouvelles. D’ailleurs, tout va de mal en pis ; et la preuve, c’est que bien des députés connus pour être révolutionnaires sont dans la consternation et l’effroi. Si Dieu n’y  met la main, je ne sais plus ce que nous deviendrons tous.

M. Fougeret à M. Lecoy de la Marche, dans Pierre de Vaissière, Lettres d’« aristocrates ». La Révolution racontée par des correspondances privées. 1789-1794 (Paris, 1907), p. 395.

21 February 1791: Lycée & the barbarous practice of duels

Le nombre des souscripteurs du Lycée augmente chaque jour, (…) nous sommes à présent environ 109 ou 110. Nous y avons eu samedi dernier un concert des plus brillants et quelques jours auparavant une lecture d’un discours contre le barbare préjugé du duel. Après tout ce qu’en a dit J.-J. Rousseau il n’est pas possible d’écrire rien de mieux. Les raisonnements victorieux de cet écrit ont excité une sensation générale, et les applaudissements les plus vifs et les plus continus ont été prodigués à l’auteur.

Gaston Maugras, Journal d’un étudiant (Edmond Géraud) pendant la Révolution, 1789-1793, 3ème éd. (Paris, 1890), p. 93.

20 February 1790: “L’insurrection est le plus sacré des devoirs”

…discussion sur le décret d’ordre public. — C’est à ce sujet que M. de la Fayette nous indigna tous par cette phrase à jamais remarquable : “L’insurrection est le plus sacré des devoirs”.

Journal du Baron de Gauville député à l’ordre de la noblesse aux États Généraux depuis le 4 mars 1789 jusqu’au 1er juillet 1790 (Paris: Gay, 1864), p. 43-44.

19 February 1790: procrastination at the Assembly & people’s gratefulness

J’ignore, ma chère amie, si l’on pourroit aisément donner une marche plus rapide à nos opérations ; mais je trouve que nous cheminions avec trop de lenteur. Et vraiment je désire que nous arrivions, sous peu de mois, au terme de nos longs travaux. Je suis sûr qu’un grand nombre d’entre mes co-députés a le même désir. Tous, à les en croire, en sont également remplis : mais comment se le persuader, lorsqu’on voit dans les travaux de l’Assemblée un défaut de suite et de méthode, lorsque ceux qui la dirigent portent continuellement son attention sur des objets disparates, au lieu d’aller franchement et directement vers le seul but qu’il s’agit d’atteindre et qui ne doit être que d’achever la constitution, sans pourtant négliger l’ordre à établir dans la partie des finances ?

Ces jours-cy, nos délibérations ont porté sur le traitement à faire aux religieux qui voudront abandonner leurs cloîtres.

(…)

Tous les jours, nous recevons des adresses de félicitation, des dons patriotiques, des députations de toutes les parties du royaume. On vient, comme à l’envi, nous témoigner la soumission la plus parfaite à tous nos décrets et la plus respectueuse reconnoissance. Hier,  il nous fut adressé un discours par une dame qui est petite-fille du célèbre La Fontaine [Mme Moret], et qui est l’auteur d’un plan d’éducation pour les jeunes personnes de son sexe, plan qu’elle a soumis à notre examen. Nous reçûmes aussi une députation de la commune de Paris, pour nous engager à protéger d’une manière efficace et à consolider l’admirable établissement formé par feu M. l’abbé de l’Epée en faveur des sourds et muets. L’orateur qui exprima cette pétition fit l’éloge le plus noble et le plus intéressant de M. l’abbé de l’Epée qui a consacré si glorieusement sa vie au service de l’humanité.

François Ménard de la Groye à son épouse Marie-Anne, dans François Ménard de la Groye, Correspondance (1789-1791) (Conseil Général de la Sarthe, 1989), p. 193-194.

18 February 1790: Banalités as an instrument of the feudal oppression

(…) On a dénoncé hier à l’assemblée un marquis d’Epinette, normand, dont on a produit des adresses séditieuses aux peuples pour les révolter contre les décrets de l’assemblée et les tromper par de fausses interprétations, et on l’a renvoyé au Châtelet pour instruire son procès. Mr de Busenval [Besenval – AE] est renvoyé pur et net. Mr de Favras sera jugé au plu tôt, mais on ne sait comment. Voilà le commencement de l’explication des droits féodaux que l’on doit discuter dans peu et qui d’abord a plus aux deux partis. Il est dit, dans ce qui n’est pas encore imprimé, que les bannalités  qui ne sont pas fondées sur des contrats onéreux bien formel et en remplacement de fonds ou d’autres droits réels cédés, seront supprimées sans indemnité. (…) La division du royaume est finie, on va l’envoyer pour former sans délai les assemblées et élire les députés et les différents officiers d’administration. Mais ne jugés rien : l’ordre judiciaire n’est pas fixé et les maires n’y auront que peu ou point de part. Jusques là, c’est aux anciens juges à juger. (…)

L’abbé de Rousselot à son neveu Joseph Rousselot, dans Correspondance de l’abbé Rousselot, constituant. 1789-1795, présentation par Anne-Marie Malingrey (Paris, 1992), p. 55.

17 February 1790: Morris leaves Paris (alas!)

Wednesday…. — This Morning put up my Papers &c. and at half past eleven bid adieu to Paris. Van Staphorst calls just as I am going off, and desires to hear from me immediately upon my Arrival. I go thro Bourget and another Village to Louvres which is three Posts over a Plain of sandy Loam, and on the Way observe two Men sowing, I suppose either Barley or Oats but it is somewhat early for either the one or the other. From hence to La Chapelle en Servat, a Post and a Half over Ground a little waving in small Swells but sandy and almost barren. From thence to Senlis, one Post thro a very wretched Forest which belongs I believe to Chantilly. It is a cold Sand with long coarse Grass in Tufts among the Trees which stand very thinly; a Plain. Senlis is a pretty large Town of small Houses. (…) The Weather this Day has been prodigiously fine and Men, Women, Birds and Beasts seem to feel the infusive Force of Spring.

A diary of the French revolution, by Gouverneur Morris, 1752-1816. Ed. by Beatrix Cary Davenport. Vol. 1 (Boston, 1939), p. 414.