26 December 1792: “Il sait qu’il [Louis XVI] n’a plus à craindre de périr sur un échafaud”.

(…) Je suis (…) sorti deux heures, grand matin, pour quelques affaires. Je n’ai trouvé dans les rues que canons et soldats sous les armes. Les boutiques étoient presque toutes fermées non par piété, car hier, jour bien plus solennel, la plus grande partie fut ouverte, et si je n’étois pas très familiarisé avec le calendrier, je ne  me serois point aperçu que ce fût le jour de Noël.

A 9 heures, le Roy a été conduit à la Convention dans un carrosse bien fermé, au milieu de 300 gendarmes nationaux à cheval et le sabre nu à la main. Ils alloient ventre à terre, et la rapidité de leur marche étoit, à ce que l’on dit, un effet de la crainte qu’il ne se fît un mouvement en faveur du Roy. On répand encore que les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, qui sont les plus peuplés de Paris, ont refusé aujourd’hui de marcher pour la garde du Roy, pendant qu’il seroit à la Convention, en disant que, si on vouloit lui faire du mal, ils ne vouloient pas en être complices. Ce sont d’heureux présages pour ce malheureux prince ; mais on ne peut affirmer qu’ils se réaliseront, car le parti d’Orléans est plus fort que jamais, il intrigue et manoeuvre sans relâche. Son but, dit-on, est de placer sur le trône, non le duc d’Orléans, trop méprisé de Paris et des départemens, mais le duc de Chartres, son fils, qui est lieutenant général dans l’armée de Dumouriez, et qui a toujours montré un grand courage. Nous touchons au moment de la crise, et l’éclat ne peut pas être retardé. Le Roy est toujours ferme et courageux, et il sait même le vif intérêt que la majorité de Paris prend à son sort. Il sait qu’il n’a plus à craindre de périr sur un échafaud. Cependant tous les crimes sont encore possibles. Dieu veuille qu’ils ne se commettent pas ! Pour te parler encore sur cet article si intéressant, je veux te raconter la première entrevue de M. de Malesherbes avec le Roy dans sa prison. Le Roy étoit dans sa chambre avec les commissaires de la municipalité qui ne le quittent jamais. M. de Malesherbes entra et en s’inclinant dit d’une voix entrecoupée : « Si… Si… », comme pour dire Sire ; puis, s’élançant dans les bras du Roy, il reprit, avec beaucoup de vivacité : « Permettez-moi de vous appeler citoyen ; vous avez toujours été le meilleur sur le trône, et vous le serez toujours ».

Le Roy le pressa contre son sein, et versa quelques larmes de reconnaissance. N’est-ce pas un discours aussi ingénieux que touchant, et ce vénérable vieillard pouvoit-il mieux parler en abordant son maître,  comme il l’a appelé dans sa lettre à la Convention ? M. de Malesherbes a 70 ans, mais il est encore très vif, très actif, et n’a rien perdu de son énergie. C’est un homme de lettres, il a fait plusieurs petits ouvrages. Mais son courage et sa grandeur d’âme en se présentant pour le défenseur de Louis, lorsqu’aucune bouche n’osoit s’ouvrir pour lui, lui feront dans toute l’Europe une réputation éclatante. On dit même que les femmes de la Halle sont allées lui porter une couronne de lauriers qu’il a modestement refusée…

Adieu, ma très chère amie, tu recevras cette lettre le premier jour de l’an. Puisque je ne puis l’embrasser, je donne un baiser à cette place, je ferme vite ma lettre pour qu’il ne s’échappe pas. J’espère que tu le reprendras…

Charles-Joseph de Bernard à sa femme, dans Pierre de Vaissière, Lettres d’« aristocrates ». La Révolution racontée par des correspondances privées. 1789-1794 (Paris, 1907), p. 579-581.

Image: Chrétien-Guillaume de Lamoignon de Malesherbes

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