12 December 1792: Louis XVI’s process starts

Paris… Mercredi matin.

Je  me lève, ma très chère amie, bien fatigué de  ma journée d’hier que j’ai passée à la Convention. Je m’y étois rendu lundi à 2 heures après-dîner, pour avoir une place, et je n’en suis sorti que mardi, à 7 heures du soir, ce qui fait bien vingt-neuf heures à la même place. Dans la nuit du lundi au mardi, toutes les tribunes restèrent pleines jusqu’au plafond, et tu penses qu’il fut impossible de fermer les yeux. Mais enfin j’ai vu un grand spectacle et j’ai passé d’une profonde tristesse à un sentiment d’admiration qui a absorbé toutes mes autres facultés.

J’assistai d’abord à de longues discussions sur l’affaire du Roy, et on fixa la manière dont il seroit reçu et interrogé. Je ne parlerai pas des différentes accusations qui lui furent faites, parce que tu les trouveras imprimées ; je te dirai des détails qui m’ont frappé et que les journaux ne donneront peut-être pas. Au moment où je t’écris ceci, j’entends crier le Journal du soir. Je l’achète et le lis ; je m’assure qu’il est exact, sauf les apostilles que j’y ai mises ; je t’invite et te prie de  me le garder. Surtout ne le communique pas à ceux qui ne verroient pas avec plaisir la justification du malheureux Roy ; n’assiste pas à leurs critiques ; d’ici cela me fait de la peine. D’ailleurs, il faut être très réservé dans de pareilles communications. Je passe à ma narration.

Le Roy est entré dans la barre à 2 heures et demie du soir, mardi. Il étoit vêtu d’une espèce de surtout couleur de chair à grand collet ; il avoit une boucle simple, les cheveux de derrière attachés et frisés au bout, peu poudrés, et la barbe nouvellement faite. Il existoit depuis un quart d’heure dans l’Assemblée et les tribunes un silence soutenu dont chaque moment de prolongation accroissoit l’effroi. Toute l’Assemblée étoit couverte. Le Roy entra, se plaça debout à la barre, découvert, et tenant son chapeau devant lui à deux mains. Il ne salua point, envisagea le Président, prit la tête haute et noblement placée. Il ne parut point ému. Il sembloit avoir conservé toute sa majesté pour ce moment, et il se montroit plus grand que lorsqu’il étoit entouré de tout l’appareil du trône.

J’étois, lorsqu’il entra, saisi et presque pénétré de tristesse ; son courage  me ranima. (…)

En sortant de l’Assemblée, il ne salua point. Il se rendit dans la salle des conférences, où il dîna. Il repartit ensuite pour le Temple. Il fit cette marche dans une voiture de remise, où se placèrent aussi des officiers municipaux. Il passa toujours au milieu d’une haie de soldats depuis le Temple jusqu’au lieu de l’Assemblée. Il y avoit outre cela une forte garde à pied et à cheval autour de la voiture, six pièces de canon devant, et six derrière chargées à mitraille. Les plus grandes mesures avoient été prises : de très fortes patrouilles parcouroient les rues et, dans chaque section, il y avoit de nombreuses réserves d’hommes armés. Au coucher du soleil, toutes les fenêtres furent illuminées et elles l’ont été toute la nuit. Le plus grand nombre des boutiques fut fermé même pendant le jour et (si j’en crois quelques discours des marchands) plus par deuil que par précaution. Il n’est rien arrivé et la ville a été parfaitement tranquille.

En sortant de l’Assemblée, j’entrai dans un café avec M. D… qui étoit aussi venu à l’Assemblée. Nous fîmes des questions sur la comparution du Roy à la barre. « A-t-il bien répondu ? S’est-il justifié ? » disions-nous. On nous répondoit qu’il avoit montré beaucoup de fermeté et qu’il avoit donné de bonnes raisons. Cela se disoit tout haut. J’étois trop fatigué et trop pressé de sommeil pour consulter plus longtemps l’opinion publique. C’est ce que je ferai ces jours-ci et je t’apprendrai mes résultats. Ce qui est positif dans ce moment, c’est qu’il ne sera point jugé samedi, comme l’Assemblée l’avoit décrété le 6 de ce mois. On lui laissera trois ou quatre jours pour conférer avec ses conseils, et on ne prononcera sur son sort que la semaine prochaine. Moment terrible pour l’âme sensible et pour le philosophe, qui verra peut-être le premier homme de l’univers sacrifié à des factions et un illustre innocent périr comme un infâme coupable. (…)

M.  de Bernard à sa femme, dans Pierre de Vaissière, Lettres d’«aristocrates». La Révolution racontée par des correspondances privées. 1789-1794 (Paris, 1907), p. 575-577.

Image : “Interrogatoire de Louis le dernier”

 

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