31 October 1790: Duel as an Antiriot Device

[Paris]…

Jai reçu voire billet, Madame la comtesse, et j’en ai profité dès le lendemain ; j’aurois bien désiré que ce fût avec vous. Je n’aime point à vous savoir presque seule, dans cette saison, dans votre château. Je crois vous lavoir déjà dit, l’on est parfaitement tranquille à Paris. Le peuple ne mord plus aux insurrections, quoique l’on ait bien dit que c’étoit le plus saint des devoirs. Les misères et l’hiver lui font faire de grandes réflexions. Nos souverains ne savent comment se tirer de l’impôt. Quand même il seroit assis, comment le faire percevoir ? Ils s’abîment d’eux-mêmes. Point de tribunaux, point de pouvoir exécutif ! Personne ne paie, et personne n’achète de leurs biens nationaux. (…)

En attendant, Madame la comtesse, vous êtes au milieu d’une assemblée qui demande un juge de paix, ce juge de troublerie, s’il est, comme on dit, dans le sens de la révolution. Je vous plains bien d’avoir cette nombreuse compagnie. Dans le nombre sûrement il y en a qui ont coupé votre belle allée. Bon Dieu, nous sommes bien au milieu de nos plus cruels ennemis ! En Auvergne, nous éprouvons de nos paysans mille horreurs. Tout un village ne veut payer qu’en voyant nos titres. Les autres en attendent la réussite et ne payent pas. Ne les pas faire voir, ils ne payeront pas ; les faire voir, ils peuvent les brûler, ou intenter des procès qui seront jugés suivant le sens de la Révolution. Il vaut mieux être éloignés d’eux. Tout cela est pour appuyer vis-à-vis de vous, Madame la comtesse, le désir de vous revoir à Paris, où réellement on est assez tranquille, en prenant garde aux voleurs.

Pour moi, j’ai beaucoup d’hommes : mon mari et mes trois enfans. Les deux aînés sont grandement déterminés. L’ainé vient de faire une belle action à Valenciennes, à un tapage à la comédie. Les bourgeois ameutoient contre les officiers le peuple. Mon fils prend au collet le plus mutin et crie tout haut : « Messieurs, ce n’est rien ; cest une affaire particulière entre cette personne et moi ! Qu’on continue le spectacle ! » Il propose à cet homme de vider la querelle le lendemain à la pointe du jour ; il demande le sabre. Par le dévouement de mon fils, le tumulte cesse. Le lendemain, il prend deux officiers de son régiment ; l’inconnu emmène 300 bourgeois, peuple, et enfin le combat commence. Mon fils lui donne quatre coups de sabre, dont l’un lui coupe la main, l’autre lui ouvre l’estomac, et lui n’a rien eu. Cet homme étoit un prévôt de salle, qui avoit été dragon huit ans. Mon fils le secourt, l’embrasse, s’emporte : « Ohé ! le chirurgien ! » Le peuple, étonné de sa valeur et de sa conduite, crie : « Bravo ! » Plusieurs lui sautent au col. Jugez que cela n’aura pas eu de suite et qu’il est en route pour venir. Je l’attends à tout moment.

De la comtesse d’Ambrugeac, à la comtesse de Bussy, à Mont-Saint-Père, près Château-Thierry, dans Pierre de Vaissière, Lettres d’« aristocrates ». La Révolution racontée par des correspondances privées. 1789-1794 (Paris, 1907), p. 206-207.

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