29 October 1789: Property & Citizenship

La séance de ce matin n’a produit qu’un seul décret, arraché au milieu des orages et tumultes les plus affreux qui se soient encore faits dans l’Assemblée. En suivant la marche des délibérations sur les conditions nécessaires pour être électeur et éligïble aux diverses assemblées politiques, on a décrété que, pour être membre de l’Assemblée nationale, il fallait payer en contribution directe la valeur d’un marc d’argent, et, de plus, posséder une propriété foncière quelconque.

Je sais tout ce qu’on peut opposer à ce décret, qui paraît contraire aux principes établis dans la déclaration des droits : que tous les hommes naissent et meurent égaux en droits ; je sais que c’est une idée très belle et très séduisante au premier regard que cette égalité politique absolue; je sais que, tous les hommes devant obéir aux lois, tous semblent également appelés à les faire. Mais cette idée, si belle, si séduisante, est cependant fausse dans la pratique, elle présente les plus terribles dangers, et, si la nature n’a mis aucune inégalité entre les hommes, l’éducation, les habitudes, le genre de vie, l’étude, en ont mis une si grande qu’en vérité ils ne se ressemblent pas.

Faut-il le dire encore? Nul homme n’est vraiment citoyen s’il n’est propriétaire. Qu’est-ce que la patrie? Le sol où l’on est né. Et comment l’aimer si l’on n’y tient par aucun lien ? Celui qui n’a qu’à secouer la poussière de ses pieds pour quitter un pays, celui qui, en abdiquant une terre, n’y laisse rien qu’il regrette, n’est-il pas bien près de la quitter, et peut-il l’aimer ? Et qu’on ne dise pas que beaucoup de gens très éclairés n’ont aucune propriété foncière. Celui qui est éclairé a une propriété industrielle, et celui qui a une propriété industrielle a bientôt une propriété foncière ; pourquoi n’achètes-tu pas un sillon ou une cabane, si tu veux demeurer parmi nous? De plus, cette décision est propre à augmenter la valeur de la propriété, et, par conséquent, à faire prospérer l’agriculture. Dès lors qu’il n’y a aucune mesure de propriété fixée, que la plus petite suffit, chacun tient à la sienne, on ne vendra pas le petit héritage de son père, et les grands propriétaires n’envahiront plus les petits. Quant à la contribution de la valeur d’un marc d’argent, elle est aujourd’hui de 50 livres, et 50 livres d’imposition ne représentent qu’un revenu de 400 livres au plus; ainsi personne n’est exclu, dans la réalité, de ceux qui sont faits pour être élus

Cependant ce décret a excité les plus fortes, les plus ardentes et les plus bruyantes réclamations. Ceux qui sont loin d’avoir dans le fond de leur cœur des principes d’égalité qu’ils manifestent au dehors, ceux qu’une ambition folle appelle aux places les plus élevées, ont réclamé avec une véhémence digne des halles ou du faubourg Saint-Antoine contre un décret qui avait réuni une grande majorité. Les mots d’aristocratie des riches substituée à l’aristocratie des nobles circulaient de bouche en bouche ; jamais l’Assemblée ne fut aussi tumultueusement indécente, jamais animée d’un plus mauvais esprit, jamais on ne reconnut moins les législateurs d’un grand empire et on ne dut mieux les confondre avec ceux dont ils semblent défendre la cause. Hélas! ce n’est pas le bonheur du peuple qu’ils cherchent, ceux qui l’appellent à gouverner. Un jour viendra, sans doute, où les lumières, où l’esprit public auront fait assez de progrès pour qu’il n’y ait pas en France un seul homme qui ne puisse être appelé à régir la chose publique, mais, dans l’état actuel des choses, il est fou, il est barbare d’y songer.

(…)

Je crains beaucoup que ceux qui ont mis une si grande ardeur à défendre la cause populaire, ou prétendue telle, n’aient été un peu conduits par la crainte d’une improbation trop énergique des habitants du faubourg Saint-Antoine ; si on pouvait descendre dans le cœur de ces braves, on v verrait bien de la lâcheté.

Journal d’Adrien Duquesnoy, député du Tiers état de Bar-le-Duc, sur l’Assemblée constituante, t. I: 3 mai 1789-3 avril 1790 (Paris, 1894), p. 498-500.

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