14 October 1789: depature of the Duke of Orleans & Besenval’s trial

Versailles, 14 octobre 1789.

La séance de ce matin s’est ouverte par un événement qui donne lieu à beaucoup de conjectures. M. le duc d’Orléans a écrit à l’Assemblée pour la prévenir que, le Roi lui donnant une commission pour l’Angleterre, il donne sa démission et demande un passeport : sa lettre était accompagnée d’une attestation du comte de Montmorin, qui déclare qu’on prépare dans ses bureaux les instructions de M. le duc d’Orléans.

On se perd en conjectures sur les causes de ce départ précipité, et il me paraît qu’il n’est pas très facile de les pénétrer. Ceux qui rapprochent cet événement du décret, pris hier, qui permet les recherches dans les lieux privilégiés, ceux qui prétendent avoir suivi de près la marche du prince et ne pas devoir douter qu’il n’ait ourdi une trame quelconque contre l’autorité royale, ceux-là se trouvent très forts aujourd’hui et pensent que le prince est forcé de partir par la certitude où il est qu’on a découvert quelques-unes de ses manœuvres. (…)

Je ne puis hasarder à ce sujet aucune conjecture, puisque je n’ai pas eu la plus légère notion du projet de départ, et que je n’ai pas eu d’occasion de voir jusqu’à quel point le prince est coupable d’intrigue ou de machinations. Je ne crois pas, moi personnellement, qu’il ait jamais pu ourdir une trame bien adroite, ni fournir un projet profond ; je doute que son caractère le lui ait permis ; mais Laclos, qui passe pour très fort en toute espèce de manœuvres, Laclos, à qui on reproche une immoralité parfaite, peut avoir entraîné le prince, sans qu’il s’en doute, au delà de toutes ses mesures, de tous ses projets. Je ne crois pas qu’il faille ajouter foi à tous les bruits populaires qu’on répand à ce sujet. On accuse M. le duc d’Orléans d’être l’auteur de la disette de Paris, d’avoir acheté des farines qu’il faisait jeter dans la Seine ; on a, dit-on, trouvé une grande quantité de pains aux filets de Saint-Cloud ; de telles imputations ont besoin de preuves bien claires pour être crues.

Ce n’est pas tout ; c’est lui, dit-on, qui est seul l’auteur de l’insurrection du 5 et du 6 de ce mois, qui a nécessité le départ du Roi pour Paris ; son projet était d’effrayer le Roi, de le faire fuir, et de se faire déclarer lieutenant général du royaume. Il avait donné au Roi les plus grandes facilités pour s’échapper, il avait aposté près de lui des gens pour le lui conseiller. Ceux qui hasardent ces conjectures remarquent que les gardes-françaises, maîtres de tous les postes autour du château, en gardant toutes les entrées et toutes les issues, y ont laissé entrer la nuit 2 ou 3oo de ces brigands volontaires qui escortaient la garde nationale, et que, dès que le sentiment de la terreur a eu bien gagné le château, ils les ont chassés avec la plus grande facilité. On ajoute que les vrais amis du Roi et de la chose publique ont conseillé à S. M. de partir, pour déjouer les projets dont ils s’étaient aperçus…. J’ignore si ces bruits ont le plus léger fondement, j’ai trop peu de données pour prononcer en matière si grave ; il y a plus que de l’imprudence à hasarder un jugement ; il me paraît surtout important de peser avec soin tout ce qu’on peut recueillir avant de se décider.

Ce qu’il y a encore de très certain, et qui peut donner quelques lumières, c’est que les femmes qui sont venues à Versailles le lundi n’étaient pas des poissardes, mais des filles publiques, des plus dégoûtantes p[utes], que les poissardes dédaignent et avec qui elles ne voudraient pas avoir de rapport; ce qu’il y a de non moins certain encore, c’est que, parmi ces femmes, il y avait 400 hommes déguisés. Ajoutez à cela que le mouvement simultané de toutes ces personnes a sûrement une cause unique et commune ; ajoutez qu’elle était combinée avec la marche de la garde nationale et le mouvement des districts, et vous chercherez l’auteur de cette opération ; jugez, si vous pouvez.

Il est encore très certain que presque tout le monde accuse M. le duc d’Orléans, qu’il existe contre lui des soupçons terribles, et que sa fuite n’est pas faite pour les dissiper, à moins que, dans très peu de temps, on ne voie le résultat d’une opération quelconque faite par lui, au nom du gouvernement, en Angleterre. (…)

Quel étonnant spectacle pour un observateur froid que celui de M. le duc d’Orléans fuyant d’un côté, M. le comte d’Artois d’un autre, les princes de Condé, de Conti, la maison de Polignac, etc., et le Roi, qu’un concours de vues, d’intérêts, de projets opposés a entraîné de fautes en fautes, d’erreur en erreur, conduit à Paris prisonnier, et bientôt y reprenant tout l’ascendant, tout l’empire qui lui appartient raisonnablement, et le peuple, malheureux jouet des passions de ceux qui le dirigent, victime continuelle de leurs débats, cimentant de son sang la liberté qui va sortir d’un tel chaos ?

Il y a eu de grands débats sur l’ordre du jour; les uns voulaient qu’on s’occupât de la formation des municipalités, d’autres de la motion de l’évêque d’Autun. Après une multitude d’observations, de répétitions, de redites, etc., on s’est fixé sur les municipalités. Il semblait assez naturel de s’occuper d’abord du projet proposé par le comité ; mais il règne dans l’Assemblée un malheureux esprit de défiance contre tout ce qui vient des comités, et, dès qu’ils présentent un ouvrage, on est disposé à ne pas l’admettre. Il règne dans l’Assemblée un détestable esprit de prétention, qui est cause qu’elle est remplie de faiseurs, qui croient que leurs projets, leurs ouvrages valent toujours mieux que les projets, les ouvrages des autres. (…)

M. de Mirabeau a lu ensuite un projet de loi contre les attroupements ; il est entièrement dans les principes du meeting bill de l’Angleterre.

Le soir, on est revenu à l’affaire du baron de Besenval. Cette discussion s’est engagée par un rapport du comité des recherches, qui a proposé à l’Assemblée de renvoyer cette affaire au pouvoir exécutif; proposition absurde, sans doute, puisque c’est constituer le pouvoir exécutif juge d’un homme qui n’est accusé que pour avoir obéi au pouvoir exécutif ; proposition absurde encore, en ce qu’elle expose le baron de Besenval à toute l’effervescence populaire. Cette idée a été rejetée ; on en revenait à proposer de nommer un tribunal, à faire de nouvelles recherches pour découvrir les originaux des lettres qui ont été écrites au baron de Besenval ou par lui, et qui prouvent qu’il a eu le projet de tirer ou faire tirer sur le peuple de Paris, le jour de la prise de la Bastille. Quoi qu’il en soit, il faut que le baron de Besenval soit jugé ; si jamais la clameur publique a dénoncé un homme, c’est lui, mais il faut bien lui tenir compte de deux mois et demi de la plus dure captivité qu’un homme puisse éprouver. Mais, dira-t-on, quel est son crime ? Il n’a fait qu’obéir. — Son crime est celui de tous les temps, de tous les pays, de toutes les révolutions : vœ victis ! Si le parti qu’il soutenait eût été le plus fort, les têtes de ses ennemis eussent été sur l’échafaud. Cependant il serait bien affreux de souiller notre liberté par la mort d’un vieillard de 72 ans, qui n’a fait qu’obéir, et, s’il est possible de le trouver innocent, il faut le sauver. (…)

Cependant les prisons de Paris regorgent de prisonniers arrêtés pour crime de lèse-nation, pour conjuration. Il faut les juger, il faut hâter leur jugement, les punir s’ils sont coupables, les renvoyer absous s’ils sont innocents ; il faut prouver à une populace insensée, égarée, ou qu’il n’y a pas eu de conspiration contre la ville de Paris, ou que les auteurs en seront punis ; il faut rassurer tous les gens de bien, qui sont inquiets, venger la réputation d’honnêtes gens soupçonnés injustement ; enfin il faut ramener la paix ; et un tribunal bien constitué peut seul produire ce bon effet et tranquilliser la capitale et la province. Il faut surtout décider si le Roi a dû être emmené à Metz, etc. C’est pour produire ces divers effets que les gens de bien insistaient beaucoup sur la formation actuelle du tribunal chargé de juger les crimes de haute félonie. Mais, l’impossibilité de l’organiser sur-le-champ retardant de beaucoup le jugement des prévenus, on a proposé de charger le Châtelet de Paris d’informer jusqu’à jugement définitif ; beaucoup de gens s’y opposaient : « Le Châtelet n’est pas compétent, le Châtelet n’est qu’un tribunal circonscrit, etc. » Hélas ! qu’importe ? C’est un tribunal recommandable par ses lumières, son intégrité, c’est un tribunal universellement estimé de la nation, qui a toute la confiance de Paris et qui la mérite ; les informations qu’il fera faciliteront au tribunal à établir les moyens de juger et accéléreront les jugements. Ces motifs, très puissants pour les âmes honnêtes, ont fait rendre le décret suivant :

« L’Assemblée nationale a arrêté que le Châtelet de Paris serait provisoirement autorisé à informer, décréter et instruire, conformément aux décrets de l’Assemblée des 8 et 9 octobre, contre tous prévenus et accusés  du crime de lèse-nation, jusqu’au jugement définitif exclusivement. »

L’Assemblée s’est séparée à onze heures.

Journal d’Adrien Duquesnoy, député du Tiers état de Bar-le-Duc, sur l’Assemblée constituante, t. I: 3 mai 1789-3 avril 1790 (Paris, 1894), p. 440-448.

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