30 October 1790: Clubs & Thieves

Paris…

(…)

Nos affaires sont à peu près dans le même état ; il vient de se former un nouveau club, des amis de la vérité. Ce club se tient dans le cirque du Palais-Royal. L’abbé Fauchet est à la tête ; c’est une folie ; il s’y trouve quatre à cinq mille personnes. L’abbé Fauchet parle un langage mystique, et veut unir les «Francs-frères ». C’est ainsi qu’ils s’appellent. Il veut les ramener à l’égalité, à l’union. Les cubistes publient un journal qu’ils appellent Cercle social, Bouche de fer ; ils établissent une correspondance entre tous les «Francs-frères » de l’univers; ils prêchent l’amour. C’est une véritable secte. Cela tombera par le ridicule. Les femmes y vont dans les galeries du haut ; elles sont séparées des hommes. On y fait des motions; chacun parle. J’allai hier, avec M. de la Ville, voir le nouveau club. S’il n’était pas si fou, il pourrait devenir dangereux. En vérité, le Français est une pauvre nation.

(…)

Il m’est arrivé un petit malheur jeudi. J’avais mis deux montres à l’Assemblée. En sortant, soit dans les corridors, soit en descendant l’escalier, qui conduit des corridors à notre salle, on me vola une des montres ; je ne puis concevoir comment cela se fait. C’est étonnant comme l’on vole hardiment ; plusieurs députés ont également été volés dans les corridors de la salle. Guillotin introduit pour de l’argent (car il vend toutes les permissions) un tas de gens qui circulent dans nos corridors, que c’est un vrai bois. La veille, en passant dans les mêmes corridors, un méchant petit marmiton me heurte, et me verse une pleine écuelle de bouillon sur un habit neuf. Heureusement qu’on ne manque pas ici de dégraisseurs ; il n’y paraîtra pas. Ce qui me pique le plus pour ma montre, c’est d’avoir été volé à l’Assemblée ; si cela me fût arrivé au spectacle, ou au Palais-Royal, je l’attribuerais à la négligence, car j’ai soin de serrer la chaine, et de boutonner le petit bouton du gousset ; mais je ne me défie de rien dans notre salle. J’avais tiré ma montre pendant la séance. Enfin, c’est un petit malheur dont je suis consolé. Tu ne saurais croire la quantité de portefeuilles, de montres, de tabatières, qui se volent tous les jours. Il faudra, cet hiver, être bien sur ses gardes.

Lettre du marquis de Ferrières à Madame de Ferrières, dans Marquis de Ferrières, Correspondance inédite : 1789, 1790, 1791, publ. et annotée par Henri Carré (Paris, 1932), p. 315-316.

29 October 1789: Property & Citizenship

La séance de ce matin n’a produit qu’un seul décret, arraché au milieu des orages et tumultes les plus affreux qui se soient encore faits dans l’Assemblée. En suivant la marche des délibérations sur les conditions nécessaires pour être électeur et éligïble aux diverses assemblées politiques, on a décrété que, pour être membre de l’Assemblée nationale, il fallait payer en contribution directe la valeur d’un marc d’argent, et, de plus, posséder une propriété foncière quelconque.

Je sais tout ce qu’on peut opposer à ce décret, qui paraît contraire aux principes établis dans la déclaration des droits : que tous les hommes naissent et meurent égaux en droits ; je sais que c’est une idée très belle et très séduisante au premier regard que cette égalité politique absolue; je sais que, tous les hommes devant obéir aux lois, tous semblent également appelés à les faire. Mais cette idée, si belle, si séduisante, est cependant fausse dans la pratique, elle présente les plus terribles dangers, et, si la nature n’a mis aucune inégalité entre les hommes, l’éducation, les habitudes, le genre de vie, l’étude, en ont mis une si grande qu’en vérité ils ne se ressemblent pas.

Faut-il le dire encore? Nul homme n’est vraiment citoyen s’il n’est propriétaire. Qu’est-ce que la patrie? Le sol où l’on est né. Et comment l’aimer si l’on n’y tient par aucun lien ? Celui qui n’a qu’à secouer la poussière de ses pieds pour quitter un pays, celui qui, en abdiquant une terre, n’y laisse rien qu’il regrette, n’est-il pas bien près de la quitter, et peut-il l’aimer ? Et qu’on ne dise pas que beaucoup de gens très éclairés n’ont aucune propriété foncière. Celui qui est éclairé a une propriété industrielle, et celui qui a une propriété industrielle a bientôt une propriété foncière ; pourquoi n’achètes-tu pas un sillon ou une cabane, si tu veux demeurer parmi nous? De plus, cette décision est propre à augmenter la valeur de la propriété, et, par conséquent, à faire prospérer l’agriculture. Dès lors qu’il n’y a aucune mesure de propriété fixée, que la plus petite suffit, chacun tient à la sienne, on ne vendra pas le petit héritage de son père, et les grands propriétaires n’envahiront plus les petits. Quant à la contribution de la valeur d’un marc d’argent, elle est aujourd’hui de 50 livres, et 50 livres d’imposition ne représentent qu’un revenu de 400 livres au plus; ainsi personne n’est exclu, dans la réalité, de ceux qui sont faits pour être élus

Cependant ce décret a excité les plus fortes, les plus ardentes et les plus bruyantes réclamations. Ceux qui sont loin d’avoir dans le fond de leur cœur des principes d’égalité qu’ils manifestent au dehors, ceux qu’une ambition folle appelle aux places les plus élevées, ont réclamé avec une véhémence digne des halles ou du faubourg Saint-Antoine contre un décret qui avait réuni une grande majorité. Les mots d’aristocratie des riches substituée à l’aristocratie des nobles circulaient de bouche en bouche ; jamais l’Assemblée ne fut aussi tumultueusement indécente, jamais animée d’un plus mauvais esprit, jamais on ne reconnut moins les législateurs d’un grand empire et on ne dut mieux les confondre avec ceux dont ils semblent défendre la cause. Hélas! ce n’est pas le bonheur du peuple qu’ils cherchent, ceux qui l’appellent à gouverner. Un jour viendra, sans doute, où les lumières, où l’esprit public auront fait assez de progrès pour qu’il n’y ait pas en France un seul homme qui ne puisse être appelé à régir la chose publique, mais, dans l’état actuel des choses, il est fou, il est barbare d’y songer.

(…)

Je crains beaucoup que ceux qui ont mis une si grande ardeur à défendre la cause populaire, ou prétendue telle, n’aient été un peu conduits par la crainte d’une improbation trop énergique des habitants du faubourg Saint-Antoine ; si on pouvait descendre dans le cœur de ces braves, on v verrait bien de la lâcheté.

Journal d’Adrien Duquesnoy, député du Tiers état de Bar-le-Duc, sur l’Assemblée constituante, t. I: 3 mai 1789-3 avril 1790 (Paris, 1894), p. 498-500.

28 October 1789: Castle of Indolence

Wednesday 28.— (…) At three call on Madame de Chastellux and then go to Dinner at the Palais royal. Madame de Rullie sits for her Picture in Crayons. She has a Mind to coquette with me because she has the same Mind as to every Body else. A Madame de Vauban who is here is a disagreable looking Woman & I think much addicted to Venery. The interior of this Menage is very much like the Castle of Indolence. Go from hence to the Louvre. The Bishop is with Madame [Flahaut – A.E.]. He asked a Dinner with her Son who arrived this Day. Quite a family Party. He goes away and I tell her that I am sorry to have interrupted such a Scene. She dwells much upon her Child and weeps plenteously. I wipe away the Tears as they fall, and this silent Attention mingles by Degrees the sexual with the maternal Affection…. According to Custom on such Occasions the genial Bliss opens a female heart to lavish Professions of endless Love. She means every Word of it now, but nothing here below can last forever. We go together to Madame de La Borde’s and make a very short Visit, the Child being in Company. Set her down at the Louvre and go to Madame de Chastellux’s. The Dutchess, who was not well at Dinner, is very little better now, or rather she is worse, the usual Case of those who suffer from the Lassitude of Indolence. Sleep becomes necessary from the Want of Exercise as well as from the Excess of it. Return Home and write. This has been an unpleasant Day but the Evening is tolerable.

A diary of the French revolution, by Gouverneur Morris, 1752-1816. Ed. by Beatrix Cary Davenport. Vol. 1 (Boston, 1939), p. 275-276.

27 October 1789: Negotiating the French Debt

Tuesday 27. — (…) L. Le Couteulx sends me a Note desiring that I would dine with Mr. Necker to converse about the french Debt. I go thither. Mr. de Stahl is very polite and attentive. After Dinner we retire to the Minister’s Cabinet. De Cantelleu and I open the Conversation. Tell Mr. Necker that the Terms he seems attached to differ so materially from what I had thought of that no definitive Bargain can be made, and therefore after fixing the Terms I must have Time to consult Persons in London and Amsterdam. That he is the best Judge as to the Sum below which he cannot go. That I will not attempt to bring him lower than what he thinks he can justify, but if it is too high I am off. That having fixed the Sum we will then fix the Terms, and finally, he must be bound and I free. That it is necessary to keep the Transaction secret, because whether we bargain or not if my Name be mentioned it will destroy the Utility of my Friends in America, who have been and will continue to be firm Advocates for doing Justice to every Body. And further, that if it be known in America that France is willing to abate, it will be a Motive with many to ask Abatements on the Part of the United States. He feels the Force of these Observations and desires to consider how far he and Mr. de Montmorin can treat this Affair without the Assembly. He does not like the Idea of being bound and leaving me free. I observe to him that nothing is more natural. He is Master of his Object and can say at once Yes or No, but I must apply to others and it cannot be expected that rich Bankers will hold their Funds at my Disposal upon the Issue of an uncertain Event, much less withdraw those Funds from other Occupation. He agrees that there is Force in this Observation. He then talks of ten Millions per Annum for three Years as being a proper Consideration. I tell him that I cannot agree to such Sum. He says he has been spoken to about it and is informed that he can discount it in Holland at twenty per Cent. I tell him that I doubt the Fact because, having been in Correspondence with two Capital Houses in Holland relative to a Loan which I am authorized to make, they both inform me that the several Loans now opened for different Powers and the Scarcity of Money renders Success impossible. De Canteleu presses me to offer Terms. I mention 300,000* a Month, to begin with next January and continue till the 24,000,000* are paid. Here this Part of the Conversation ends.

A diary of the French revolution, by Gouverneur Morris, 1752-1816. Ed. by Beatrix Cary Davenport. Vol. 1 (Boston, 1939), p. 272-273.

26 October 1789: Arrests & Rumours in Paris

On a arrêté, il y a deux jours, un M. Augéard, secrétaire des commandements de la Reine. Les motifs de sa détention, ordonnée par la commune, ne sont pas encore connus. Quelques personnes disent qu’il a été dénoncé par son secrétaire, et, ce qu’il y a de sûr, c’est que ce M. Augéard a déjà été mis à la Bastille sous le ministère de M. de Lamoignon, pour avoir travaillé avec M. Le Maître à je ne sais quel libelle, ce qui  annonce qu’il est un intrigant en sous-ordre. Quelques personnes espèrent que, par son moyen, on découvrira des faits qu’on ne soupçonne guère ; ce qu’il y a de positivement certain, c’est que le ministère se borne à demander à M. Bailly de remettre les sceaux de la Reine, dont M. Augéard était dépositaire, ce qui suppose qu’on n’a pas beaucoup d’inquiétude sur les papiers qui peuvent se trouver chez lui.

(…)

Pendant la séance, une des tribunes où sont placés les étrangers s’est enfoncée ; il n’est arrivé aucun accident grave; cependant on répandait à l’instant dans la Ville qu’il y avait deux députés tués. Le vrai est que personne n’a même de membres cassés. Je ne cite cette anecdote que pour prouver qu’il ne faut rien croire de tout ce qu’on répand en nouvelles de toute espèce.

Journal d’Adrien Duquesnoy, député du Tiers état de Bar-le-Duc, sur l’Assemblée constituante, t. I: 3 mai 1789-3 avril 1790 (Paris, 1894), p. 483, 484.

25 October 1789: Servants & Grains

Paris…

Je te renverrai La Jeunesse pour deux raisons: la première, c’est qu’il n’apprendrait jamais, du moins de sitôt, les rues, surtout en hiver ; la seconde c’est que si tu viens à Paris, comme je l’espère, ayant déjà fait le voyage, il sera plus au fait, et te sera utile, pendant la route. Il ne serait pas possible que tu vinsses avec Salade ; il ne serait bon à rien à Paris. Tu laisseras Salade à Marsay où ta fille s’en servira, si elle veut.

Je n’entre dans aucun détail parce que je t’écrirai demain par la poste ; mais continue à vendre du blé. Comme tu le remarques, très sagement, il suffit de garder une ample provision, et surtout pour nos pauvres. Cette misérable ville est toujours sur le point de manquer de grain ; voilà ce qui m’inquiète, car, sans le défaut de subsistances, tout serait tranquille ici ; mais des scélérats malintentionnés font jouer de détestables ressorts, et je n’en sais pas trop les motifs.

Lettre du marquis de Ferrières à Madame de Ferrières, dans Marquis de Ferrières, Correspondance inédite : 1789, 1790, 1791, publ. et annotée par Henri Carré (Paris, 1932), p. 186.

24 October 1792: Exchange Rate & Émigrés

Paris…

Monsieur, le change ne varie pas. Je ne sais ce que cela veut dire. Croiroit-on à la continuation de nos succès et à nos ressources pour le rétablissement des finances et les moyens de faire la guerre, si elle doit se continuer la campagne prochaine et peut-être au delà ; ou bien compte-t-on sur l’intrigue et la mésintelligence entre nos ennemis qui, tant secrets qu’ouverts, ne laissent pas d’être nombreux ? On a rendu hier un décret qui proscrit sans retour les émigrés. Combien de familles vont être réduites au désespoir et à la misère ! Il eût été juste, ce me semble, de ne pas ranger dans le même rôle tous les émigrés. Combien de gens honnêtes n’ont quitté la France que pour fuir un pays où régnoit le trouble, le désordre et l’anarchie, et où il y avoit des risques à courir pour tout ce qui avoit été ci-devant ou noble, ou magistrat, ou financier, ou enfin grand propriétaire, et qui n’ont jamais eu l’idée de porter les armes contre leur patrie, ni de lui nuire soit directement ou indirectement. J’excuse l’erreur et même la peur, et il y a dans tout ceci tant de torts de part et d’autre que le mieux eût été de les oublier réciproquement et de se rapprocher cordialement et franchement. La loi me semble bien rigoureuse à l’égard dun très grand nombre. Il est vrai que c’est le moyen le plus sûr pour s’emparer de leurs biens et en disposer. C’est le même principe qui détermine la déportation des prêtres.

Lefebvre d’Acy à M. Vanlerbergh, dans Pierre de Vaissière, Lettres d’« aristocrates ». La Révolution racontée par des correspondances privées. 1789-1794 (Paris, 1907), p. 472-473.

23 octobre 1789: Martial Law, Pain, & Liberty of Press

Paris, vendredi…

Je conçois tes inquiétudes; nous n’avons cependant couru aucun danger, mais les scènes affreuses dont nous avons été témoins, celles qui se passent encore journellement à Paris, navrent le coeur de tout homme honnête. Il paraît que l’on va s’occuper sérieusement de contenir la populace des faubourgs. Nous avons décrété une loi martiale : l’appareil est imposant. On arborera un drapeau rouge à l’Hôtel de Ville. Ce même drapeau sera porté dans les rues avec ordre aux bons citoyens de se retirer chez eux. On a établi le Châtelet, juge en dernier ressort de tous les auteurs et fauteurs de troubles. Le grand mal est que le pain est rare, et que les gens malintentionnés non seulement profitent de la disette pour susciter des insurrections, mais encore contribuent par des manoeuvres sourdes à augmenter et à faire naître cette disette. (…)

Il n’y a point de nouvelles. Le Journal de Paris et le Mercure t’apprennent à peu près ce qui se passe. Comme la censure ne gêne plus les auteurs, ils parlent plus ouvertement ; mais cette liberté de la presse est devenue une véritable licence. On imprime, et l’on vend les libelles les plus atroces contre la Reine. Je ne lis ni n’achète ces infamies; je me tiens à ce qui regarde l’histoire.

Lettre du marquis de Ferrières à Madame de Ferrières, dans Marquis de Ferrières, Correspondance inédite : 1789, 1790, 1791, publ. et annotée par Henri Carré (Paris, 1932), p. 181-183.

22 October 1789: Indecencies & Bad French

Thursday 22. (…) …dine at the Restorateur’s. From thence to Club. Enter into some Discussions with a Member of the Etats généraux or Assemblée nationale, who shews his own Imbecility. At leaving the Room the Company almost commit the Indecency so common in the Assemblée, of clapping the Speaker they approve. One of them follows me out to mention that it is in vain to shew Light to the Blind. N’importe. Go to Madame de F[lahaut]. She has with her the Duc de Biron who soon leaves her. She tells me an Anecdote of Lafayette not too much to his Honor. He had said in his little Society of Madame de Simien &c., in speaking of the Duke of Orleans: ‘Ses Lettres de Créance sont des Lettres de Grâce.’ The Duc de Biron, who knows all the Steps taken with the Duke of Orleans (his friend) wrote to Lafayette on this Subject and has received an Answer in which he tells him: ‘Je n’ai pas pu me servir d’une telle Expression, puisqu’il n’y a aucun Indice contre le Duc D’Orleans.’ She says she has seen the Letter. Undoubtedly the Duc de Biron will make it tolerably public The Marquis de Montesquieu comes in. Visit Mad.e de Chastellux. The Dutchess arrives late, having been to visit the Queen. Mad.e de Chastellux tells me the Position of Affairs in this Family. We discuss the Line of Conduct which the Princess ought to pursue, and as she is in the Hands of the Vicomte de Ségur & of Mad: de C[hastellu]x I think she will act with a Degree of Understanding and Firmness not natural to her. From hence return according to my Promise to Supper at Mad: de F[lahaut]. A good Deal of random Chit Chat in which she plays the Mocqueuse upon my bad french. This is not amiss. Stay till twelve and then we all quit. Two Persons have been hanged this Afternoon for murdering the Baker and there are two or three more, it is said, to be hanged To Morrow.

A diary of the French revolution, by Gouverneur Morris, 1752-1816. Ed. by Beatrix Cary Davenport. Vol. 1 (Boston, 1939), p. 267-268.

21 October 1789: Assassination of a Baker and Speculations about Conspiracy

Le trouble vient de recommencer ici. Le défaut de subsistances, vrai ou supposé, en est encore la cause ou le prétexte. Il est certain, au moins, qu’hier le pain était assez abondant pour que les boulangers le portassent dans les maisons, et aujourd’hui on ne peut en avoir la quantité nécessaire.

Quoi qu’il en soit, le peuple du faubourg Saint-Antoine (car c’est toujours là où commencent les mouvements) s’est porté en foule dans la maison d’un boulanger ; on assure qu’on a trouvé chez lui 60 ou 80 pains moisis, cachés dans sa cave; d’autres assurent qu’il n’en avait qu’une dizaine, très frais, qu’il réservait pour ses pratiques habituelles ; on l’a saisi, on l’a entraîné à l’Hôtel de ville. Il paraît que là la commune a donné l’ordre de le mener au Chàtelet, mais que la garde soldée s’y est refusée (ce fait cependant a encore besoin de confirmation). Ce qui est très certain, c’est qu’une femme a traîné ce boulanger hors de la salle de la commune, l’a mené à la lanterne, lui a elle-même passé la corde au cou, et qu’un homme monté sur le fer l’a hissé ; puis on lui a froidement coupé la tête, qu’on a lavée, peignée ; on l’a placée au bout d’une pique, on l’a couverte d’un bonnet de coton, on a attaché sa veste sous le col, et on l’a, dans cet état, promenée dans tout Paris. Le peuple voulait même entrer aux Tuileries pour faire voir cette tête au Roi ; heureusement qu’on a eu le moment de tourner le pont et d’empêcher de pénétrer. Il est arrivé au comte Auguste de la Marck un événement affreux ; il allait dans son carrosse à l’Assemblée, il a été rencontré par ceux qui portaient cette tête ; ils la lui ont présentée par la portière et lui ont demandé de l’argent pour ceux qui l’avaient coupée ; il leur a donné un louis, et ils l’ont laissé continuer sa route. Au moment où on pendait ce malheureux, on arrêtait quatre autres boulangers, qu’on a conduits à la ville ; j’ignore leur crime, ou plutôt les accusations dont on les charge.

L’assemblée s’étant formée, des députés de la commune se sont fait annoncer ; ils ont rendu compte de ces faits, et ils ont demandé qu’on pourvût aux subsistances de la ville et qu’on fit une loi contre les attroupements. Dès qu’ils ont été retirés, M. Barnave a proposé de décréter qu’on ferait des recherches contre les auteurs des troubles et qu’on fît sur-le-champ une loi martiale contre les attroupements. Plusieurs personnes ont parlé sur cette motion. M. Petion de Villeneuve a proposé de créer sur- le-champ le tribunal qui doit juger des crimes de lèse-nation; il s’est fort étendu sur le vice du décret qui attribue ces fonctions au Châtelet de Paris ; il voulait que ce tribunal fût tiré du sein même de l’Assemblée (ce qui a été universellement improuvé). M. Robespierre a beaucoup parlé d’une conjuration qui existe contre la liberté publique. « On avait les preuves, il ne faut plus que les recueillir. » Il s’est fortement élevé contre la loi martiale ; mais, s’il faut dire ce que je pense du discours de M. Robespierre, il est fait pour les habitants du faubourg Saint-Antoine, pour leur plaire et se mettre sous leur protection, et point du tout pour l’Assemblée, encore moins pour la nation, qu’elle représente. Un membre de la noblesse a demandé que M. Robespierre fût tenu de remettre à l’Assemblée les preuves qu’il pouvait avoir de l’existence de la conjuration dont il parlait, mais ce membre ne faisait pas attention qu’à la vérité M. Robespierre soutenait avec force qu’il existait une conjuration, mais qu’il voulait qu’on en recherchât les preuves. (…)

Journal d’Adrien Duquesnoy, député du Tiers état de Bar-le-Duc, sur l’Assemblée constituante, t. I: 3 mai 1789-3 avril 1790 (Paris, 1894), p. 457-459.