13 August 1789: ‘restaurateur de la liberté française’

(…) À midi, l’Assemblée s’est rendue chez le Roi et lui a lu un discours, rédigé et lu la veille par M. Target, lequel est, à mon avis, un des plus mauvais qui aient été faits dans tout le cours de la session : de grands mots montés sur des échasses, des phrases à perte de vue, des idées très communes revêtues de grands mots ; point de dignité, point de cette véritable force qu’on retrouve dans le style des hommes plus habitués à penser qu’à parler.

La réponse du Roi a été fort courte, très simple ; il a accepté avec plaisir le nom de restaurateur de la liberté française, il a approuvé tout ce qui s’est fait ; c’était pour parvenir à ce but qu’il avait convoqué la nation. Il faut aller rendre grâces au ciel des sentiments généraux qui règnent dans l’Assemblée. (…)

Journal d’Adrien Duquesnoy, député du Tiers état de Bar-le-Duc, sur l’Assemblée constituante : 3 mai 1789-3 avril 1790, t. 1 (Paris, 1894), p. 287-288.

 

12 August 1790: deputies fight in the Bois de Boulogne

(…) Nos malheurs s’accumulent, tous les jours notre espoir diminue, et peut-être ne sommes-nous pas loin de voir éclater de nouveaux orages…

Hier matin, M. Cazalès s’est battu au pistolet avec Barnave. Le premier a été blessé à la tête. Le coup n’est pas dangereux, quoiqu’on crie sa mort dans les rues. Je l’ai vu hier et aujourd’hui ; il ne paroit pas affecté de sa blessure ; il cause, il rit, tout en maudissant le pistolet qui lui rata trois fois. Cette affaire a été la suite de quelques propos qu’ils eurent ensemble à la séance du mardi soir, à l’occasion du Comité des recherches de la ville de Paris. Barnave lui avoit répondu, en plaisantant sans doute : « Nous nous verrons demain ! » M. Cazalès lui répliqua : «  A quelle heure ? » Barnave promit d’être rendu chez lui à 5 heures du matin. M. Cazalès l’avoit attendu en vain jusques à 7 heures. Impatient de le voir arriver, il fut chez lui ; il le trouva au lit. Ils se rendirent au Bois de Boulogne. Barnave tira le premier. Le coup ne porta pas. Cazalès riposta ; le pistolet lui rata trois fois. On tira ensuite à la lettre, pour savoir qui tireroit le premier. La lettre fut favorable à Barnave. Il tira son second coup de pistolet, et c’est ce second coup qui a blessé au front, près de la tempe, Cazalès. Son chapeau a été percé en deux endroits. (…)

M. Faydel à M. Filsac, dans Pierre de Vaissière, Lettres d’« aristocrates ». La Révolution racontée par des correspondances privées. 1789-1794 (Paris, 1907), p. 194.

11 August 1792: forfeiting the King, removing the statues

Nous vous écrivons à deux, moi et Pierre. Suivant toute apparence, je crois que nous pouvons vous faire nos adieux, car je crois que de la vie nous ne nous reverrons ensemble ; nous sommes menacés par tout Paris. Il y vient d’arriver une boucherie d’hommes et de femmes au Château, où l’on fait nombre de 5 à 6 mille âmes de tuées. Je vous dirai que pour le moment nous n’avons plus de Roy en France ; il a reçu sa déchéance vendredi, entre 9 et 10 heures du matin ; et  comme  tous les faubourgs avoient descendu pour venir piller et voler le Château, au moment que le Roy avoit reçu sa déchéance à l’Assemblée nationale, toute la populace s’est jetée dans les cours du château des Tuileries et la Garde nationale, qui étoit dans les dites cours pour garder la famille royale, s’est sauvée du peuple comme des péteurs ; elle a laissé pour toute défense un régiment suisse, encore pas complet, lesquels se sont défendus très longtemps. Malheureusement pour eux et pour nous que la munition a manqué ; sans cela, ils auroient été les maîtres, car à la première décharge, ils ont repoussé tout le peuple armé de plusieurs canons, qu’ils’ ont été obligés d’abandonner et de se sauver. Les Suisses se sont emparés de leurs canons et ont tiré dessus, comme sur un tas de pigeons, jusqu’à ce que la munition leur manque, et après ils ont été obligés de se rendre. Toute la populace s’est jetée dessus; autant ils ont pu en attraper, autant ils en ont coupés à coups de sabre, hachés en morceaux. (…)

Non contens de tout cela, ils se sont jetés dans le Château où ils ont volé, pillé mis à feu et à sang, de manière que, dans ce moment, tous les alentours du Château sont réduits en cendres. (…) La famille royale étoit à l’Assemblée nationale, heureusement, dans le moment qu’ils ont fait ce beau chef-d’oeuvre. Mais ce n’est pas encore fini à présent : ils sont après les statues sur les places, pour les tirer à bas. Ils sont  comme des enragés. Ce matin, ils ont mis 40 chevaux après la statue de Louis XV, sans pouvoir l’arracher. Quand ils ont vu qu’ils ne pouvoient en venir à bout par  le moyen des chevaux, ils lui ont coupé les pieds, de manière que, dans ce moment, elle est à bas avec celles de Louis XlV et d’Henry IV. Et après ce bel ouvrage, ils vont se transporter chez tous les seigneurs prendre leurs chevaux dans les écuries avec les personnes qui les pansent, pour mener les canons aux frontières. (…)

MM. Simon et Pierre N. à M. Lhoste, à Pesme, dans Pierre de Vaissière, Lettres d’«aristocrates». La Révolution racontée par des correspondances privées. 1789-1794 (Paris, 1907), p. 535-537. 

10 August 1789: disquiet in Paris, licence in Versailles

(…) Le trouble est toujours semé et continue à Paris, où le Palais-Royal, soldé et craint, domine. Mon fils s’échine à la ville en citoyen et y jouit d’assez de considération pour avoir déjà sauvé quatre hommes de la corde en pérorant. Les ministres nouveaux, que j’ai vus, lui en savent grand gré ainsi que les chefs de l’Hôtel de ville…

Le Crosne a donné sa démission et s’est mis à couvert sans qu’on sache où. Tant de gens aussi purs que lui mais en place ont fait de même ! Le d’Eprémesnil, revenu le 8, parle ce matin à l’Assemblée nationale qui a voté un emprunt de 30 millions à 4 1/2 sans retenue. Il sera long à remplir à ces conditions, et le besoin est imminent. M. Necker ne se dégoûtera pas avec un ministère tout à lui… (…)

P.-S. — Les Etats généraux ne songent point à quitter Versailles. Tout le monde chasse partout, dans les Plaisirs du Roy même. Quelle licence !

Le Marquis de Vergennes à M. de Bellejeant, dans Pierre de Vaissière, Lettres d’«aristocrates». La Révolution racontée par des correspondances privées. 1789-1794 (Paris, 1907), p. 86-87.

9 August 1792: uncertainty, night, death

Le tocsin sonne, la générale bat, l’alarme est répandue. Dans tout Paris les rues sont pleines de monde et les femmes tremblantes aux fenêtres interrogent avec effroi les passants. Que va-t-il arriver ? La vaste population de la capitale représente à l’imagination effrayée huit cent mille âmes livrées à toutes les horreurs de l’épouvante que les crêpes noirs de la nuit redoublent et que tous les signaux de la terreur rendent affreuses. La mort n’a rien de plus poignant que le sentiment de la profonde douleur qui remplit mon âme. (…)

Rosalie Jullien à Mlle Virginie Jullien à Romans, in « Les affaires d’État sont mes affaires de cœur »: lettres de Rosalie Jullien, une femme dans la Révolution, 1775-1810, présentées par Annie Duprat (Paris: Belin, 2016), p. 164.

8 August 1791: aristocratic hopes

(…) Les affaires sont dans la même situation. Les Aristocrates se bercent d’espérances chimériques. Nous connaîtrons bientôt la décision de la diète de Ratisbonne, et le parti que prendront les princes allemands. (…)

Les assemblées primaires sont formées. À Paris, les nouveaux députés seront nommés le 27. Il est à craindre que le choix ne soit mauvais. Tous les partis intriguent, à l’exception des Aristocrates, qui croient et disent hautement que la seconde législature n’aura pas lieu, et qui, par conséquent, s’inquiètent peu de quelle manière elle sera composée. (…)

Marquis de Ferrières to his wife, in Marquis de Ferrières, Correspondance inédite 1789, 1790, 1791, publiée et annotée par Henri Carré (Paris: Librairie Armand Colin, 1932), p. 405.

7 August 1789: Paris is deserted and the courtiers do not show up

(…) La ville est désertée par tous ceux qui n’y sont pas retenus par des affaires, et on ne voit personne aux spectacles. On apprend tous les jours les désordres qui se passent dans toute la France ; on brûle les papiers et les châteaux partout, et je tremble que cette maladie ne gagne. Personne ne paie, et les fermiers croient être possesseurs de ce qui leur est loué… Tous les droits sont supprimés, même la chasse. Jugez, d’après cela, quelle peut être la valeur des propriétés et des revenus. Dieu seul sait ce que tout cela va devenir, mais il est bien douloureux de voir son sort entre les mains de gens qui, pour les trois quarts, n’ont rien que leur clientèle…

Le cardinal de Rohan est de retour ici ; c’est un nouveau pied de nez pour la Reine. Si vous voyiez Versailles gardé par les bourgeois, vous seriez bien étonnée. Les gens de la Cour sont bafoués partout et ne se montrent nulle part… (…)

Le comte de Seneffe à la comtesse de Gontroeuil, sa soeur, à Louvain, dans Pierre de Vaissière, Lettres d’« aristocrates ». La Révolution racontée par des correspondances privées. 1789-1794 (Paris, 1907), p. 142-143.

6 August 1789: ‘…a revolution is necessary to calm us down…’

(…) Je ne voudrais pas entrer dans le détail de tout ce qui a été dit, répété, proposé dans les deux séances d’aujourd’hui ; mais je ne puis que gémir du mauvais, du détestable, de l’infernal esprit qui y a régné. On croit, j’ai cru moi-même, l’union formée entre les ordres ; nous nous sommes étrangement trompés, il n’y a pas d’union. Nous avons cru les communes sages et raisonnables, assez éclairées sur leurs intérêts pour sentir la nécessité d’avancer ; nous nous sommes trompés. (…) On crie, on s’échauffe, on parle à son voisin, on murmure, on imprévue, et, par lassitude, par ennui, on adopte des arrêtés mal rédigés… (…) Si la sagesse ne revient pas dans l’Assemblée, si le calme ne s’y rétablit pas, elle se dissout ou elle perd son crédit, ou le feu est dans le royaume, ou le Roi accroît immensément son autorité, ou il perd sa couronne et il s’élève une autre maison sur le trône, ou… Tout est possible, tout est probable dans l’état actuel des choses. Jamais, à mon avis, l’État n’a été dans un péril aussi instant.

(…) Je ne puis envisager l’avenir sans effroi ; je n’ai pas perdu toute espérance, mais il faut une grande révolution pour nous calmer.

Journal d’Adrien Duquesnoy, député du Tiers état de Bar-le-Duc, sur l’Assemblée constituante : 3 mai 1789-3 avril 1790, t. 1 (Paris, 1894), p. 271-272.

5 August 1789: the Declaration of the Rights of Man as a way to procrastinate

Rien de nouveau,  mon cher ami. Des Etats généraux divisés et qui dans la crise actuelle s’appesantissent sur des dissertations métaphysiques des droits de l’homme et craignent de pourvoir aux excès causés par la témérité du peuple ! Avant-hier le maire de Saint-Denis a eu le col coupé par la cruauté des femmes du lieu qui vouloient qu’il fixât le pain à 2 sols 6 deniers la livre, et après y avoir été contraint, ont dit qu’il n’en avoit pas le pouvoir et l’ont tué dans un clocher. Six autres officiers municipaux du lieu menacés du même sort y ont échappé par les efforts d’une forte garde envoyée de Paris. La nuit suivante, mon fils, qui la passoit pour sa police à l’Hôtel de ville, a sauvé un homme de la corde, où on l’attachoit déjà, en l’envoyant en prison…

Hier, le Roy écrivit une lettre charmante aux Etats généraux en leur annonçant pour marque de sa confiance le choix qu’il venoit de faire des nouveaux minisires dans leur sein et tous du bon partie savoir : l’archevêque de Bordeaux, garde des sceaux ; celui de Vienne, à la feuille des bénéfices ; le prince de Beauveau, au Conseil, et M. de la Tour-du-Pin, à la Guerre. (…)

(…) Hier 200 voitures de farine entrant dans Paris par la porte Saint-Denis tinrent une demi-heure en panne toute la débâcle de l’Opéra… (…)

Le Marquis de Vergennes à M. de Bellejeant, dans Pierre de Vaissière, Lettres d’«aristocrates». La Révolution racontée par des correspondances privées. 1789-1794 (Paris, 1907), p. 84-86.

 

4 August 1792: the shadow of Charles I

(…) Nous touchons aux plus grands événemens dont on puisse jamais être témoin. On est menacé de tout ce qu’il y a de plus sinistre. Demain, peut-être, commencera la guerre civile. Hier, plusieurs députés, ensuite le maire Pétion, au  nom des 48 sections de Paris, et après eux les scélérats de fédérés marseillois, qui avoient été admis à l’Assemblée nationale, demandèrent qu’on décrétât sur-le-champ la déchéance du Roy et l’exclusion totale de la dynastie actuelle. Un député voulut prendre la défense du monarque ; un fédéré le menaça de son sabre ; il se tut et prudemment le président [Jean-François-Honoré Merlet] leva l’Assemblée. De sorte qu’il est évident qu’aujourd’hui ou demain les scélérats décréteront cette déchéance. Je ne saurois vous exprimer l’indignation dont hier les honnêtes gens étoient saisis. Ils ne souffriront jamais qu’on détrône ainsi leur Roy, qui n’a jamais eu d’autre tort que celui d’être trop bon. Il y aura certainement ici du sang répandu à ce sujet, avant que les Prussiens arrivent pour le rétablir sur son trône, car la première chose que feront les monstres, sitôt qu’ils auront rendu leur abominable décret, sera de le chasser du château des Tuileries. On ne seroit même pas étonné qu’ils n’entreprissent de renouveler les horreurs exercées contre Charles I. Il existe dans la Garde nationale un bon nombre d’honnêtes gens, auxquels se joindront les fidèles sujets du Roy, qui paroissentbien disposés à sacrifier leur vie plutôt que de laisser consommer cette abomination. Ainsi les députés doivent trembler, s’ils rendent leur décret. Mais, malheureusement, la canaille les soutiendra et s’en fera un prétexte pour égorger les citoyens et piller les maisons. Voilà ce qui est à craindre, et à quoi pourtant on va se trouver exposé malgré soi. Cette populace n’a plus de frein qui la retienne ; elle ne croit pas plus aux hostilités prochaines que s’il n’y eût jamais eu de préparatifs ; elle traite de mensonges tout ce qui se dit à cet égard et ajoute qu’au surplus 200.000 hommes seront en huit jours exterminés par quatre millions de citoyens armés. Tels sont les raisonnemens de tous les Jacobins et de leurs adhérens ; et ce qu’il y a de bien singulier, c’est que cet aveuglement a lieu dans les provinces comme à Paris.

Que ne pouvons-nous par les souhaits les plus ardens transporter ici en 24 heures les armées qui viennent à notre secours ! Jamais leur assistance n’a été si urgente. Mais tous les voeux à cet égard sont impuissants. Ce ne peut être que du 20 au 25 qu’elles peuvent nous délivrer… (…)

De M. Raclet à Mme de Thomassin-Mandat, à Saint-Dizier. In: Pierre de Vaissière, Lettres d’«aristocrates». La Révolution racontée par des correspondances privées. 1789-1794 (Paris, 1907), p. 529-530.